Rencontre des jeunes confrères lazaristes européens en Galice (Espagne)

C’était l’occasion de prendre davantage en compte l’aspect international de la congrégation, d’enrichir les points de vue respectifs d’autres sensibilités et cultures ecclésiales, peut-être aussi de se rasséréner face au nombre déclinant de nouveaux confrères dans nos contrées.

Rencontre des jeunes confrères lazaristes européens en Galice (Espagne)

Perceval PONDROM
Perceval PONDROM

Du 29 juillet au 7 août a eu lieu la rencontre des jeunes confrères lazaristes européens en Galice, d’abord au sanctuaire Nuestra Señora dos Milagros près d’Ourense, puis à Saint Jacques de Compostelle. C’était l’occasion de prendre davantage en compte l’aspect international de la congrégation, d’enrichir les points de vue respectifs d’autres sensibilités et cultures ecclésiales, peut-être aussi de se rasséréner face au nombre déclinant de nouveaux confrères dans nos contrées. Plusieurs provinces (Espagne, Italie, France, Pologne, Slovaquie, Orient…) étaient représentées, notamment un fort contingent de Polonais qui s’étaient déplacés malgré la distance, tout comme les confrères de la province d’Orient. Nous avons pu constater la diversité de l’état des vocations dans les provinces. Pour exemple, je ne citerai que le contraste entre la vingtaine de séminaristes polonais dans la fleur de l’âge et l’unique candidat français présent, déjà un peu décati.

La rencontre était rythmée par des temps de prière, d’enseignements ou témoignages, et de partages en groupes linguistiques. Nous avons aussi fait deux petites étapes du chemin de Saint-Jacques. La première étape de 9 km nous a permis de découvrir le beau monastère roman de Oseira, où nous avons rencontré deux jeunes femmes, fondatrices pendant le confinement de 2020 du blog « Juventruth » qui propose d’apprendre à devenir « un jeune authentique ». Leur témoignage sur les « espérances des jeunes envers les prêtres », résultat d’une enquête auprès de leurs « followers », a suscité l’enthousiasme chez les uns et le désarroi chez d’autres, tant il en ressortait une image archi-sacralisée du prêtre présenté comme « la présence vivante de Dieu sur terre ». Mais il est vrai que leur fraîcheur et leur joie faisait plaisir à voir. La deuxième étape, plus longue (20km) nous a menés à Saint-Jacques de Compostelle, où nous avons participé à l’eucharistie de la famille vincentienne en Espagne, présidée par le supérieur général Tomaž Mavrič.

La deuxième partie de la rencontre était une participation au « pèlerinage européen des jeunes » à Saint-Jacques de Compostelle, dont bien peu de personnes hors de la péninsule hispanique ne semblaient avoir été mises au courant. Le côté européen était assez subtil et peut-être que certaines nationalités n’étaient représentées que parmi les lazaristes. Nous avons participé à quelques ateliers en après-midi (notamment sur le leadership en Eglise et sur l’évangélisation des jeunes, toutes deux animées par un évangélique américain), et en soirée à des veillées d’adoration eucharistique et à un musical. Le 7 août, la célébration eucharistique était présidée par l’archevêque de Lisbonne qui représentait le pape. Il a invité les jeunes à se rendre l’année prochaine à Lisbonne pour les JMJ.

À la fin d’une année de séminaire interne assez solitaire, cela a été une joie pour moi de rencontrer autant de jeunes confrères européens et d’échanger avec eux. La célébration eucharistique avec la famille vincentienne nous a en outre permis de goûter à la diversité des mouvements inspirés de l’esprit de saint Vincent. C’était une rencontre pleine de vie, source d’espérance pour l’avenir.

Perceval PONDROM

 

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Kalahrdaya, la Bonne Nouvelle proclamée par la danse

L’atmosphère de dévotion créée par les danseurs était palpable et l’assemblée en était visiblement saisie. La joie et la gratitude exprimées sur le visage et dans les gestes des danseurs dans leur louange de Dieu se communiquaient à l’assemblée.

Kalahrdaya, la Bonne Nouvelle proclamée par la danse

Perceval PONDROM
Perceval PONDROM

Les 14 et 15 juin derniers, le prêtre jésuite Saju George et une petite troupe constituée d’élèves de son Centre d’Art, Culture et Spiritualité « Kalahrdaya » (en sanskrit : « Cœur de l’Art ») présentaient un programme de danse classique indienne, respectivement à la chapelle Saint-Vincent-de-Paul à Paris et à l’église Sainte-Anne à Amiens. Kalahrdaya est un centre de développement personnel par la danse, la musique et l’art destiné en priorité aux populations marginalisées. Pour Saju George, la danse, langage religieux naturel en Inde comme dans bien d’autres pays, est un outil d’évangélisation et de dialogue interreligieux. D’après la tradition indienne, c’est le langage donné par Dieu aux petits exclus de l’accès aux textes sacrés, afin qu’ils le connaissent et le louent d’une façon inimitable. Moi qui avais vécu et travaillé pendant deux ans à Kalahrdaya, qui avais baigné dans la spiritualité de l’art sacré indien, qui avais été nourri de l’amitié du P. Saju, de ses confrères et des élèves du centre, j’avais à cœur de présenter cette façon différente de prier et de louer Dieu par la danse, aux confrères, aux fidèles et à tous ceux qui seraient intéressés.

Par la danse inaugurale, appelée « offrande de fleurs », les danseurs remerciaient Dieu, le sanctuaire et l’audience de l’opportunité de danser, puis suivaient quelques numéros de danse « pure » (sans éléments théâtraux) ; ensuite, des danses « théâtrales » illustraient des thèmes spirituels et bibliques, et le programme se concluait par une sorte de bouquet final louant Dieu pour la résurrection du Christ et une pièce courte pour demander la bénédiction de Dieu sur l’assemblée. Sensible à l’hospitalité de la Congrégation de la Mission, le P. Saju avait ajouté au début de la partie « théâtrale » la chorégraphie d’une hymne à saint Vincent de Paul dans sa langue natale, le malayalam. Saint Ignace était aussi honoré par une illustration de sa célèbre « prière d’abandon ». Entre autres morceaux, une hymne à la Création ou bien la danse au Saint-Esprit auraient été plus familiers à ceux qui avaient déjà fréquenté les tournées européennes de Kalahrdaya. Chaque morceau était introduit par un exposé explicitant la signification des paroles des chants et des gestes des danseurs.

Mon inquiétude avant cet événement inhabituel dans la chapelle Saint-Vincent s’est muée au cours de la soirée en joie profonde. L’atmosphère de dévotion créée par les danseurs était palpable et l’assemblée en était visiblement saisie. La joie et la gratitude exprimées sur le visage et dans les gestes des danseurs dans leur louange de Dieu se communiquaient à l’assemblée. Pour ces jeunes villageois, l’expérience de libération par la danse et la louange de Dieu n’est pas qu’une théorie. La danse est ce qui leur permet de briller sur les scènes indiennes et européennes, et cette expérience peut contribuer à les transformer, s’ils sont assidus, en des leaders qui tireront vers le haut les habitants de leurs villages. Les vincentiens étaient émus d’entendre Saju raconter ses expériences, dès son enfance avec la Société de Saint Vincent de Paul, présente en Inde dans de nombreuses paroisses, et pendant son ministère de diacre qu’il a voulu vivre dans une paroisse lazariste du sud de Calcutta. Le curé lui avait offert une petite bicyclette avec ces paroles qui ont nourri sa vie au service des villageois : « Va dans les villages, entre dans les maisons, prie avec les habitants et fais leur connaissance. »

À la fin des soirées, après la danse de bénédiction, le public et les danseurs se sont attardés assez longuement au fond des églises pour échanger. Tous étaient visiblement touchés par cette expérience. Saju m’a ensuite exprimé sa gratitude d’avoir pu danser en l’honneur de saint Vincent, devant ses reliques : un « grand sentiment de plénitude » partagé avec nous tous. Il rêve à présent de chorégraphier la vie de Monsieur Vincent, pourquoi pas à l’occasion du quatrième centenaire de la fondation de la Congrégation de la Mission ?

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Soirée de danse indienne à la chapelle Saint-Vincent de Paul le 14 juin à 19h30 et le 15 juin à 19h30 à l’église Sainte-Anne

La danse indienne est enracinée dans une tradition bimillénaire, c’est un langage des émotions et l’une des expressions religieuses les plus naturelles en Inde.

Soirée de danse indienne à la chapelle Saint-Vincent de Paul le 14 juin à 19h30 et le 15 juin à 19h30 à l'église Sainte-Anne

Perceval PONDROM
Perceval PONDROM

RDVs: 

  • le 14 juin 2022 à 19h30,  au 95, rue de Sèvres, 75006 Paris (Station Vaneau, ligne 10)
  • Le 15 juin 2022 à 19h30 à l’église Sainte-Anne, 63, rue Vulfran-Warmé, 80000 Amiens

La Congrégation de la Mission vous invite le 14 juin à 19h30 à une soirée de louange de Dieu dans la tradition indienne : le père Saju George, jésuite et professeur de danse classique indienne « bharatanatyam », et un groupe d’élèves de son centre culturel Kalahrdaya (en sanskrit : « Cœur de l’Art ») danseront « à la louange de son nom » (Ps. 149). La même représentation est prévue le 15 juin à 19h30 à l’église Sainte-Anne, 63, rue Vulfran-Warmé, 80000 Amiens. 

Le centre d’art, culture et spiritualité Kalahrdaya a été fondé par le père Saju en 2007 afin de proposer une éducation « intégrale » aux jeunes marginalisés de la banlieue de Calcutta. La pratique de l’art et de la danse vise à développer leur maturité émotionnelle, à favoriser leur capacité à interagir entre eux et leur sens de la discipline. Les jeunes danseurs s’astreignent à une discipline stricte et à un travail acharné : ils doivent apprendre des dizaines de postures et gestes des mains, aux significations multiples, et exercer leur visage l’expression des nuances les plus subtiles des sentiments humains. En outre, les enseignants et les élèves de Kalahrdaya n’hésitent pas à se porter au secours des populations fragilisées en leur apportant une aide d’urgence, comme lors de la crise de la covid-19 aggravée par les violents cyclones qui ont frappé le Bengale en mai 2020 et 2021. Ce sont donc non seulement des artistes, mais des hommes et des femmes dévoués aux autres que forme le père Saju à Kalahrdaya.

La danse indienne est enracinée dans une tradition bimillénaire, c’est un langage des émotions et l’une des expressions religieuses les plus naturelles en Inde. D’après un récit légendaire, elle est un cadeau divin à ceux qui n’ont pas accès aux textes sacrés, permettant à Dieu de révéler aux plus petits ce qu’il cache « aux sages et aux intelligents » (cf. Mt 11, 25-27). La danse indienne est un drame sacré qui permet d’illustrer aussi bien les petits récits évangéliques décrivant les interactions entre Jésus, ses disciples, des personnes malades ou rejetées, des pécheurs en quête de pardon et des gardiens zélés d’une loi impitoyable, qu’une œuvre de plus grande envergure, comme les récits de la naissance, de la passion et de la résurrection du Christ. Les danseurs chrétiens visent à éveiller le désir des spectateurs d’imiter l’engagement radical de Jésus pour les hommes, premier pas vers un effort de conversion pour conformer leur vie à la sienne.

Le père Saju George est un prêtre jésuite originaire du Kerala. Il a hérité à la fois des traditions multiséculaires de la spiritualité indienne et du christianisme indien. Une antique tradition rapporte que l’Inde du Sud fut évangélisée par l’apôtre Thomas, et les premières traces de la tradition chrétienne datent d’avant le IIIe siècle. Le christianisme en Inde a toujours été un phénomène minoritaire mais il a développé jusqu’à aujourd’hui une tradition vivante, parfois en dialogue harmonieux, parfois en tension avec les autres traditions religieuses de l’Inde. À l’heure où le christianisme en Europe tend à son tour à devenir minoritaire, et où, paralysés par la crainte de perdre notre identité spécifique, nous sommes tentés par le repli sur nous-mêmes, nous avons beaucoup à apprendre de l’une des plus anciennes traditions chrétiennes, qui ne s’est pas contentée de s’accrocher à son identité mais a réussi à s’ouvrir courageusement à l’autre et à grandir en s’enracinant dans le riche terreau de la spiritualité indienne, comme l’avait fait le christianisme dans la tradition gréco-romaine.

Nous vous invitons donc cordialement à découvrir cette autre tradition de prière avec le corps et les émotions, en espérant que cette soirée sera l’occasion d’un enrichissement mutuel et d’une croissance spirituelle de nos deux cultures.

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A l’appel de Dieu (Interview)

Au sein du peuple de Dieu et pour lui, le prêtre ordonné rend visible d’une manière particulière ce sacerdoce. En présidant la célébration eucharistique et en administrant les sacrements, il est au service de la croissance et de l’unité de l’Église, Corps du Christ.

A l’appel de Dieu (Interview)

Perceval PONDROM
Perceval PONDROM

C’est la journée des vocations le 8 mai.

Pour vous, Perceval Pondrom, qui êtes séminariste, comment concevez-vous la vocation ?

Je conçois la vocation, en général, comme l’appel de Dieu, adressé à chaque homme et chaque femme, à faire connaissance, entrer en relation avec lui et approfondir cette relation tout au long de sa vie. Dieu vient à la rencontre de chacun de nous, au sein de notre histoire personnelle, pour nous inviter à l’aimer et à aimer nos frères et sœurs dans un même mouvement. Comme cet appel s’inscrit dans une histoire personnelle, forcément particulière, il prend pour chacun une forme différente. Pour moi, « ma » vocation s’inscrit dans mon histoire et ma vie personnelles : le cours de ma vie, mes études, mes relations, mes joies et mes peines, ont éveillé un désir de suivre Jésus-Christ dans la Congrégation de la Mission.

Quel a été votre parcours avant le séminaire ?

J’ai fait des études d’électronique à l’Institut Supérieur d’Electronique de Paris (ISEP), puis à l’Université technique de Darmstadt en Allemagne. Après avoir travaillé quelques années en Autriche dans l’industrie médicale, j’ai fait une thèse, à nouveau à Darmstadt. À ce moment je suis entré en relation avec la communauté jésuite de Francfort et j’ai commencé à me poser la question de la vie religieuse. Pour approfondir cette question, j’ai servi pendant deux ans comme volontaire en Inde, près de Calcutta, dans un centre d’art et de culture dirigé par le prêtre jésuite Saju George, où on enseigne aux jeunes gens marginalisés la danse et la culture afin de leur inculquer estime de soi et discipline, qui sont la base de la réussite scolaire. J’y donnais notamment des cours d’anglais. C’est après mon retour en Allemagne et un an dans une communauté de discernement animée par les Jésuites que j’ai demandé à poursuivre mon chemin avec la Congrégation de la Mission.

Vous désirez entrer dans la Congrégation de la Mission dite des Lazaristes ? Comment sentez-vous cet appel ?

D’une certaine manière, j’ai été attiré par la Congrégation de la Mission dès mes études à l’ISEP : le prêtre accompagnateur de l’aumônerie était alors un lazariste, et j’ai passé un an au foyer d’étudiant de la Maison-Mère, le Centre Fernand Portal. Mais c’est pendant l’année passée en Inde, au milieu des « pauvres de la campagne », qu’a mûri le sentiment d’un appel à m’engager dans une forme de vie dans laquelle le souci des pauvres est central. La Congrégation de la Mission, congrégation de prêtres et de frères fondée par saint Vincent de Paul, fait partie d’un vaste mouvement (avec les Dames de la Charité, aujourd’hui Equipes Saint-Vincent, et les Filles de la Charité) qu’il a contribué à mettre au service de l’annonce de l’Evangile et de la continuation de l’œuvre de Jésus-Christ par excellence qu’est l’exercice de la charité. Saint Vincent implique dans cette mission tous les états de vie (prêtres, laïcs, consacrés) selon le charisme de chacun : tout le monde est concerné par l’annonce de l’Évangile et doit y mettre toute son énergie, et il me semble que c’est un message particulièrement fort pour l’Église aujourd’hui.

Vous suivez en ce moment une année de séminaire interne. En quoi cela consiste-t-il ?

Le séminaire interne correspond plus ou moins au noviciat des congrégations religieuses. C’est une année où on approfondit l’esprit du fondateur de la congrégation, sa mission particulière dans l’Église et le monde d’aujourd’hui, et où on s’exerce à la vie communautaire fraternelle et aux travaux de la congrégation. Concrètement, je vis dans la communauté lazariste d’Amiens, où je participe à la prière, aux temps de partage et de repas communautaire, tout en suivant un programme de formation spécifique : étude de la vie et de l’œuvre de saint Vincent, temps d’enseignement sur la spiritualité, l’histoire de la congrégation, les témoins du charisme vincentien, et des temps d’engagement pastoral, en particulier auprès des sans-abris avec les Sœurs de la Providence de Rouen.

Vous étudiez particulièrement saint Vincent de Paul. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Au cours de ce séminaire interne, j’étudie la vie de saint Vincent de Paul et son « œuvre », notamment à travers sa correspondance et les conférences qu’il a données aux confrères de la Congrégation de la Mission et aux Filles de la Charité. Saint Vincent n’a pas laissé d’écrits théologiques ou philosophiques systématiques, il ne nous reste qu’une petite partie de sa correspondance et des conférences prises en notes par des auditeurs. Quand on lit une de ces conférences, il est assez facile de s’imaginer Monsieur Vincent en quelque sorte présent en face du lecteur, de façon très vivante, interrogeant ses interlocuteurs et attentif à leurs réponses, souvent s’en émerveillant. Ce qui me frappe particulièrement, ce sont ses mentions fréquentes du désir et du « plaisir de Dieu ». Par exemple, quand il présente aux Filles de la Charité leurs règles et leur expose les raisons de les suivre, il a cette formule que je trouve extraordinaire : « la bonté de Dieu, la volonté de Dieu, le plaisir de Dieu et la joie de Dieu ». Pouvons-nous imaginer que, dans nos petites actions, nous pouvons faire la joie de Dieu ? Le Dieu de saint Vincent n’est pas un Dieu lointain et autosuffisant mais un Dieu qui se fait proche, « Emmanuel », Dieu-avec-nous, et qui chérit tellement ses enfants qu’il éprouve une véritable joie à leur voir mener une vie accomplie de fils et de filles à l’image de son Fils Jésus qu’il nous donne comme modèle.

Dans un monde parfois loin de Dieu, comment vous situez-vous en tant que chrétien et en tant que futur prêtre ?

Je trouve la relation du monde contemporain à Dieu complexe et passionnante. Si on regarde les chiffres de la pratique religieuse, on a l’impression d’une absence de Dieu, d’une indifférence à Dieu. En échangeant avec des jeunes gens, je me suis rendu compte que la grande majorité se présentent maintenant comme agnostiques ou athées. Pourtant il me semble en même temps qu’ils ont une grande soif de sens et d’engagement. Quand j’étais en relation avec la trentaine de volontaires qui partaient en même temps que moi dans leurs pays de mission, j’étais frappé par leur générosité à se mettre au service d’enfants, d’hommes et de femmes souffrant, qui me faisait honte quand j’en venais à considérer ma propre tiédeur. Les moins croyants n’étaient pas les moins fervents. C’est peut-être un rôle que j’ai comme chrétien, lazariste et peut-être futur prêtre de porter un regard de foi et d’espérance sur toutes ces personnes qui s’engagent et de reconnaître la présence de Dieu dans leurs actions, tout en témoignant de ma propre foi en nommant le Dieu auquel je crois. Peut-être que l’un ou l’autre aura le désir de donner un nom à ce Dieu qu’ils servent en quelque sorte de façon anonyme et implicite.

Que signifie être prêtre pour vous ?

Être prêtre c’est d’abord être chrétien et participer, en tant que baptisé, à l’unique sacerdoce du Christ. Tout chrétien est appelé à contribuer par sa vie à la sanctification du monde. Au sein du peuple de Dieu et pour lui, le prêtre ordonné rend visible d’une manière particulière ce sacerdoce. En présidant la célébration eucharistique et en administrant les sacrements, il est au service de la croissance et de l’unité de l’Église, Corps du Christ. Par son service, il doit aider l’ensemble des chrétiens à participer à la mission de Jésus Christ de glorifier son Père et de rendre présent concrètement son amour dans le monde.

Interview donnée par Perceval PONDROM au numéro 90 de la revue  de l’Archiconfrérie de la Sainte-Agonie

www.sainte-agonie.fr

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Complémentarité hommes-femmes dans la Mission selon saint Vincent de Paul

Beaucoup se posent aujourd’hui la question de la « place des femmes dans l’Église ». En 2013, dans l’avion de retour des JMJ de Rio de Janeiro, le pape François déplorait l’absence d’une « théologie profonde de la femme dans l’Église », sans vraiment préciser ce que dirait une telle théologie.

Complémentarité hommes-femmes dans la Mission selon saint Vincent de Paul

Beaucoup se posent aujourd’hui la question de la « place des femmes dans l’Église ». En 2013, dans l’avion de retour des JMJ de Rio de Janeiro, le pape François déplorait l’absence d’une « théologie profonde de la femme dans l’Église », sans vraiment préciser ce que dirait une telle théologie. Cette confidence du pape sonne comme un aveu que l’Église ne parvient pas à rendre raison du positionnement marginal des femmes en son sein, notamment dans les domaines de la liturgie, de l’enseignement et de la gouvernance. Au XVIIe siècle, émus d’une part par la misère qui sévissait dans de grandes parties de la France du fait de guerres récurrentes, et d’autre part interpellés par le manque d’instruction religieuse des populations de la campagne et la formation fortement déficiente des prêtres qui entravait leur accès aux sacrements, saint Vincent de Paul et sainte Louise de Marillac ont créé une double compagnie constituée respectivement d’hommes (la Congrégation de la Mission) et de femmes (les Filles de la Charité), constituant un véritable ministère de service corporel et spirituel des pauvres avec des modalités différentes selon différentes qualités perçues comme masculines ou féminines. Ces deux compagnies avaient été précédées en 1617 par la création des Dames de la Charité que saint Vincent place dans la lignée des « diaconesses », office public dévolu aux femmes dans les premiers temps de l’Église mais qui avait disparu selon lui à l’époque de Charlemagne, laissant le sexe féminin « privé de tout emploi » jusqu’à ce que la « Providence » en rétablisse un. Bien que Vincent ne compare pas explicitement les deux offices, l’ancien et le nouveau, il semble évident qu’il considère le deuxième comme bien supérieur au premier : alors que le rôle des diaconesses selon lui était de « faire ranger les femmes dans les églises et de les instruire des cérémonies qui étaient pour lors en usage », les deuxièmes, « Dieu les établit les mères des enfants abandonnés, les directrices de leur hôpital et les dispensatrices des aumônes de Paris pour les provinces, et principalement pour les désolées » (Coste XIII, p. 809-910). C’est d’une véritable diaconie de la charité qu’il s’agit, source de vie pour les marginalisés. Mais dans ce petit travail, nous nous concentrerons sur les Filles de la Charité. À travers la lecture des deux conférences sur la vocation des Filles de la Charité (conférences 2 et 3, Coste IX, pp. 14-18 et 18-26) et celle sur les vertus de Marguerite Naseau, archétype et modèle des Filles de la Charité (conférence 12, ibid. pp. 77-79), nous étudierons ce que signifie pour saint Vincent être Fille de la Charité, à savoir être fille de Dieu comme Jésus est fils de Dieu, puis en mettant en regard le premier article des règles communes respectives des Filles de la Charité et de la Congrégation de la Mission, ainsi que la lettre 3077 à Jacques de la Fosse (Coste VIII, pp. 237-240), nous esquisserons une articulation entre les ministères respectifs de la Congrégation de la Mission et des Filles de la Charité et tâcherons de montrer pourquoi on peut parler d’un ministère unique avec en son sein des rôles complémentaires pour les deux congrégations. Enfin nous rassemblerons ces réflexions pour essayer d’en tirer un enseignement sur la façon dont on pourrait, aujourd’hui, à l’exemple de Vincent de Paul et de Louise de Marillac, organiser un ministère associant hommes et femmes et qui réponde aux besoins de notre temps.

Dans le corpus des lettres, conférences et documents de saint Vincent de Paul rassemblés et organisés par René Coste dans les années 1920-1930, les tomes IX et X contiennent les conférences aux Filles de la Charité. Les deux conférences des 5 et 19 juillet 1640 sont consacrées à la vocation des Filles de la Charité, présentée comme le « bonheur des Filles de la Charité : ce que c’est et ce qu’il faut pour être vraies et bonnes Filles de la Charité ». On peut bien sûr être une fausse et mauvaise Fille de la Charité si on n’est pas fidèle à ce qu’on peut appeler l’essence des Filles de la Charité. Pour définir ce « bonheur » de femmes ayant choisi une vocation particulière, Vincent part de celui de tout chrétien : « demeurer toujours en l’état qui les rend plus agréables à Dieu, en sorte qu’il n’y ait rien qui lui puisse déplaire. » Le bonheur des chrétiens, c’est de faire ce qui plaît à Dieu. On pourrait dire en exagérant à peine que le bonheur des chrétiens est de faire le bonheur de Dieu, il ne peut être défini que dans une relation et par une relation à son créateur. De façon classique Vincent distingue deux types d’état, les gens en ménage qui se consacrent à leur famille et à « l’observance des commandements » et les religieux, « ceux que Dieu appelle dans l’état de perfection, comme les religieux de tous Ordres et même ceux qu’il met en des communautés, comme les Filles de la Charité, lesquelles, bien qu’elles n’aient pas pour maintenant des vœux, ne laissent d’être dans cet état de perfection, si elles sont vraies Filles de la Charité. » En 1640 les Filles de la Charité n’ont pas encore vraiment de règles, elles n’émettent pas de vœux, d’ailleurs quand elles en émettront ce ne seront pas des vœux perpétuels mais renouvelables tous les ans. Pourtant Vincent insiste sur cet état de perfection qu’elles doivent conserver. Nous verrons que cette « perfection » n’est pas un état à atteindre pour soi comme dans le cas des religieux mais que c’est un moyen pour un but plus grand qui est la mission et le service des pauvres et des malades.

Vincent de Paul explicite ensuite cette perfection : il faut quitter « père, mère, biens, prétentions au ménage ; c’est ce que le Fils de Dieu enseigne en l’Évangile », il faut aussi obéir, « s’être quitté soi-même ». Pourquoi tout cela ? On le voit déjà, c’est parce que Jésus l’a enseigné ; une Fille de la Charité se met donc à la suite de Jésus, et en se mettant à sa suite elle se fait fille de Dieu : « Être Filles de la Charité, c’est être filles de Dieu, filles appartenant entièrement à Dieu ; car ce qui est en charité est en Dieu, et Dieu en lui. […] Il faut faire entièrement la volonté de Dieu ». Il faut donc être disciple de Jésus, et c’est en suivant Jésus, en faisant ce qu’il a fait en agissant dans la charité et en accomplissant la volonté de son Père qu’on est une vraie Fille de la Charité. Autrement dit une Fille de la Charité est fille de Dieu comme Jésus est Fils de Dieu, en étant missionnaire comme Jésus est missionnaire du Père, comme Vincent le développe dans la suite de la conférence : « Pour être vraies Filles de la Charité, il faut faire ce que le Fils de Dieu a fait sur terre […] il a continuellement travaillé pour le prochain, visitant et guérissant les malades, instruisant les ignorants pour leur salut. » On note que les Filles de la Charité ne sont pas cantonnées comme la plupart des religieuses hospitalières de ce temps au service corporel des malades, mais doivent bien s’adonner à leur instruction. On peut reconnaître ici la double diaconie de la charité et de la parole. Ce qui est frappant c’est la grandeur de cette vocation de Fille de la Charité, soulignée par un habile jeu de contraste : « Vous avez le bonheur d’être des premières appelées à ce saint exercice, vous, pauvres villageoises et filles d’artisans. » Voilà le couple paulinien de « force/faiblesse », c’est dans la faiblesse humaine que Dieu révèle sa force. Ainsi de la condition la plus misérable de l’échelle sociale du XVIIe siècle, « pauvres villageoises et filles d’artisans », Dieu suscite la plus grande des vocations, celle de suivre le Christ inconditionnellement dans sa mission auprès des pauvres et des malades. Pour instruire les ignorants, Dieu n’appelle pas les savants, mais des filles elles-mêmes ignorantes qui ne seront ainsi pas porteuses de leur propre message mais vectrices de la Parole qu’il aura mise en elle. Ce ministère est presque inouï dans l’histoire de l’Église : « Depuis le temps des femmes qui servaient le Fils de Dieu et les apôtres, il ne s’est fait en l’Église de Dieu aucun établissement pour ce sujet. »

Dans la deuxième conférence sur la vocation de Fille de la Charité (Coste IX, pp. 18-26), Vincent veut leur faire découvrir le « dessein de Dieu » pour leur compagnie. Il développe les aspects déjà évoqués dans la première en s’appuyant sur le début des Règles : « La Compagnie des Filles de la Charité est établie pour aimer Dieu, le servir et honorer Notre-Seigneur, leur patron, et la sainte Vierge. » puis « pour servir les pauvres malades corporellement, leur administrant tout ce qui leur est nécessaire, et spirituellement, procurant qu’ils vivent et meurent en bon état. » La deuxième citation donne les moyens d’accomplir la vocation d’aimer Dieu. En particulier Vincent développe longuement le thème de l’amour de Dieu et les moyens d’« aimer Dieu souverainement » en se faisant tout à lui et en accomplissant sa volonté en imitant Jésus Christ  « qui ne faisait rien que par le motif de l’amour qu’il avait pour Dieu le Père. » Arrêtons-nous aux soins spirituels des malades, tâche essentielle des Filles de la Charité : le soin des malades en vue de leur guérison doit se faire pour l’amour de Dieu. Vincent appuie son discours sur l’hymne à la Charité de saint Paul (1 Co 13). Le soin corporel ne peut pas suffire, même s’il est fait pour l’amour de Dieu : la charité exige de soigner la relation des malades avec Dieu quand elle est blessée. Si on soigne un « ennemi de Dieu », comment celui-ci peut-il être satisfait ? Est-on vraiment guidé par la charité en soignant les ennemis de Dieu ? Ou alors ne faudrait-il soigner que ses amis ? La réponse de Vincent est toute différente : « parmi ceux que vous pourrez servir, il s’en trouvera beaucoup qui seront ennemis de Dieu par les péchés qu’ils ont contractés depuis longtemps et par ceux qu’ils auront peut-être envie de commettre après leur maladie, si d’ennemis de Dieu vous n’essayez de les changer en amis de Dieu par une vraie pénitence. » La mission des Filles de la Charité est de faire « d’ennemis de Dieu » des « amis de Dieu », de collaborer avec Dieu à sa réconciliation avec l’humanité blessée. La charité crée une profonde unité entre les soins corporels des malades et leur service spirituel. Il n’y a pas de vraie charité si on se contente de soigner les maladies ou blessures physiques des malades, l’amour de Dieu impose le soin holistique de toute la personne du malade. Ainsi c’est la vocation de Fille de la Charité de s’occuper des malades corporellement mais surtout spirituellement. Nous avions déjà vu que saint Vincent hissait le ministère des Filles de la Charité à la dimension de l’histoire de l’Église, ici il dépasse même cette dimension et évoque l’éternité de Dieu : « le dessein de Dieu pour votre établissement a été, de toute éternité, que vous l’honoriez en contribuant de tout votre pouvoir au service des âmes, pour les rendre amies de Dieu […] avant même que vous vous occupiez du corps. » On voit ici la très grande importance de la mission des Filles de la Charité, voulue de toute éternité par Dieu pour continuer son œuvre dans le monde. Ce n’est pas exagérer de dire que comme les missionnaires lazaristes et avec eux (comme nous le verrons plus tard), les sœurs vincentiennes collaborent à l’acte de création de Dieu en aidant à recréer la relation blessée entre les hommes et lui.

Cette compagnie conçue de toute éternité par Dieu n’est cependant pas tombée du ciel, elle a eu un commencement dans la personne d’une jeune fille de Suresnes qui aurait pu rester un phénomène sans suite si elle n’avait pas frappé l’attention de sainte Louise de Marillac. Nous n’examinerons pas en détail la conférence consacrée aux vertus de Marguerite Naseau (juillet 1642, Coste IX, pp. 77-79) mais nous pointerons les éléments qui montrent que cette « pauvre vachère sans instruction » constitue l’archétype des Filles de la Charité. De nombreux éléments de cette conférence montrent la conviction qu’a Vincent d’une forme d’incarnation en elle de la volonté de Dieu. Elle n’avait « quasi d’autre maître ou maîtresse que Dieu », était « mue par une forte inspiration venue du ciel », « sans autre provision que la Providence divine », etc. On reconnaît dans ces expressions une figure prophétique. Dans toutes les tâches qu’elle entreprit elle n’était guidée par personne d’autre que par la volonté de Dieu, et la Providence prenait soin d’elle : « Elle a elle-même raconté à Mademoiselle Le Gras [Louise de Marillac] qu’une fois, après avoir été privée de pain pendant plusieurs jours et sans avoir mis personne au courant de sa détresse, il lui arriva, au retour de la messe, de trouver de quoi se nourrir pour bien longtemps. » On voit clairement ici une illustration de l’appel de Jésus dans l’évangile à ne pas se soucier de ce qu’on mangera le lendemain ni de la façon dont on accomplira la mission, mais à se fier à l’amour de Dieu. Comme la pauvre veuve de l’évangile elle donnait « tout ce qu’elle avait, prenant même sur ses nécessités » et son travail portait du fruit puisque les jeunes gens qu’elle a fait étudier « sont maintenant de bons prêtres ». C’est une illustration de la perfection que doivent avoir les Filles de la Charité, perfection qui n’a rien avoir avec un désir personnel d’être vertueux mais de se conformer à la volonté de Dieu afin que la mission soit fructueuse. Cette vie en relation avec Dieu fait d’elle l’archétype de la Fille de la Charité, disciple de Jésus Christ et fille de Dieu. C’est l’Incarnation qui se poursuit dans le monde quand Dieu inspire à des hommes et des femmes de suivre l’exemple de son Fils et en fait ses frères et sœurs qui continuent sa mission. Vincent de Paul décrit dans sa conférence comment elle a appris à lire avec un abécédaire tout en gardant ses vaches, demandant à des hommes de lui indiquer la prononciation des lettres, puis comment l’appel de la Providence l’a poussée à instruire les jeunes gens, s’en allant « de village en village […] avec deux ou trois jeunes filles, qu’elle avait formées », et comment, « dès qu’elle sut qu’il y avait à Paris une confrérie de la Charité pour les pauvres malades, elle y alla, poussée du désir d’y être employée ». L’instruction de la jeunesse et le service des malades sont les deux tâches principales des Filles de la Charité et c’est une simple vachère sans instruction, poussée par la volonté de Dieu, qui a ainsi inventé ce ministère. L’œil perspicace et inspiré de Louise de Marillac a permis de déceler la main de Dieu dans cette entreprise et de la continuer par le moyen de la compagnie des Filles de la Charité.

Les règles communes de la Congrégation de la Mission commencent par exposer le mystère de l’Incarnation, et tout le programme de la compagnie est présentée dans la première phrase : « La sainte Écriture nous apprend que Notre-Seigneur Jésus-Christ ayant été envoyé au monde pour sauver le genre humain, commença premièrement à faire, et puis à enseigner. » Jésus a « fait » en « pratiquant parfaitement toute sorte de vertus » et « enseigné » par la prédication et l’instruction de ses apôtres et disciples. La Congrégation de la Mission « désire imiter le même Jésus-Christ » en pratiquant les vertus, en prêchant « l’évangile aux pauvres, particulièrement à ceux de la campagne », et en aidant « les ecclésiastiques à acquérir les sciences et les vertus nécessaires à leur état ». Peut-être notera-t-on qu’il manque quelque chose, et c’est là qu’il faut lire les règles des Filles de la Charité. Il est intéressant de noter qu’à la différence des prêtres de la Mission, mus par le « désir » d’imiter le Christ, Dieu a « appelé et assemblé les filles de la Charité », exactement comme Jésus avait « appelé et assemblé » le collège des apôtres. Il semble beaucoup plus évident à la lecture du premier article des règles des Filles de la Charité qu’en lisant celles des prêtres de la Mission que leur compagnie existe à cause de la volonté de Dieu. Leur fin est « d’honorer Notre Seigneur Jésus-Christ comme la source et le modèle de toute charité », et c’est ce qui manquait à la mission de la congrégation masculine. Les Filles de la Charité font ce que les missionnaires ne peuvent pas faire, guérir les malades corporellement et spirituellement, ainsi que saint Vincent l’écrit à son confrère Jacques de la Fosse dans sa lettre du 7 février 1660.

Dans une lettre perdue à laquelle celle de Vincent de Paul est la réponse, Jacques de la Fosse demandait pourquoi les lazaristes devaient s’occuper de la direction spirituelle des Filles de la Charité, contrairement à celles des autres religieuses, et après avoir répondu malicieusement qu’elles n’étaient justement pas des religieuses, Vincent lui rappelle l’importance pour la Congrégation de la Mission des œuvres de charité et du service corporel et spirituel des malades que la compagnie avait établi les Charités pour ce faire, que Jacques de la Fosse lui-même avait « pensé mourir » en accomplissant cette tâche. Après avoir évoqué le bien que font les Charités, notamment celle de Paris, pour le service des pauvres, il expose l’importance des Filles de la Charité, « entrées dans l’ordre de la Providence comme un moyen que Dieu nous donne de faire par leurs mains ce que nous ne pouvons pas faire par les nôtres, en l’assistance corporelle des pauvres malades, et de leur dire par leurs bouches quelque mot d’instruction et d’encouragement pour le salut ». En d’autres termes, elles sont voulues par Dieu, données à la Congrégation de la Mission pour accomplir les tâches que celle-ci est incapable de faire, comme il ressort de la lecture du premier point des règles respectives. Cela montre bien que les emplois des lazaristes et des Filles de la Charité sont les complémentaires nécessaires à la vocation de ces deux compagnies qui n’en forment en réalité qu’une (d’ailleurs elles ont le même supérieur général), qui est la continuation de la mission de Jésus-Christ dans l’histoire de l’humanité, en particulier dans le service de toute la personne des pauvres et des malades.

Il faut revenir sur le mot « moyen » qui semble subordonner les Filles de la Charité à la Congrégation de la Mission. En réalité c’est plutôt un artifice rhétorique, une « captatio benevolentiae » pour persuader Jacques de la Fosse du devoir des lazaristes d’accompagner spirituellement leurs compagnes de ministère. Cet accompagnement vise à les aider « à leur propre avancement en la vertu pour se bien acquitter de leurs exercices charitables. » Comme les religieuses, elles visent à leur perfection, mais contrairement à elles, cette perfection a elle-même une fin qui est la mission : « Il y a donc cette différence entre elles et les religieuses, que les religieuses n’ont pour fin que leur propre perfection, au lieu que ces filles sont appliquées comme nous au salut et soulagement du prochain ». « Comme nous » n’est pas un détail, c’est le correctif du « moyen » évoqué plus haut : « et si je dis avec nous, je ne dirai rien de contraire à l’Évangile, mais fort conforme à l’usage de la primitive Église, car Notre-Seigneur prenait soin de quelques femmes qui le suivaient ». On voit à nouveau que Vincent inscrit les Filles de la Charité à une place fondamentale de l’histoire de l’Église, en les présentant comme les héritières des femmes qui suivaient Jésus. Les Filles de la Charité ne sont donc pas un simple « moyen » pour les prêtres de la Congrégation de la Mission, elles sont leurs compagnes dans la mission à égalité, selon la volonté de Dieu.

On peut conclure de ce très bref parcours de quelques conférences, lettres et documents de saint Vincent de Paul que les Filles de la Charité ont été instaurées pour suivre et imiter Jésus-Christ dans sa mission d’évangélisation des pauvres malades, pour les soigner non seulement corporellement mais aussi spirituellement, conformément à leur condition de filles de la charité. Elles doivent travailler à guérir les malades, non seulement dans leur corps mais surtout en aidant à réparer leur relation blessée à Dieu, notamment en leur procurant l’instruction qui leur manque et en les incitant à mener une vie conforme à la charité. Étant Filles de la Charité, elles sont filles de Dieu, sœurs de Jésus-Christ. Elles sont les compagnes indispensables de la Congrégation de la Mission, pouvant accomplir par leur proximité avec les malades un travail nécessaire et complémentaire à celui des lazaristes. Cette complémentarité à égalité des missions d’hommes et de femmes dans le ministère unique du service des pauvres, Vincent de Paul ne l’aurait sans doute pas perçue si Louise de Marillac ne l’avait sans cesse inspiré et aiguillonné. La fondation des Dames de la Charité, de la Congrégation de la Mission et des Filles de la Charité, employant respectivement des femmes laïques vivant dans le monde en tant que femmes et mères, des prêtres et des frères vivant en communauté, et des sœurs consacrées (bien que non religieuses), est l’œuvre commune d’un homme et d’une femme, s’enrichissant mutuellement de leurs sensibilités respectives, dans une relation de deux sujets égaux.

Que peut-on en déduire pour notre époque ? D’abord il faut noter que Vincent de Paul et Louise de Marillac n’ont jamais pensé, quand ils fondaient les Charités et la compagnie des Filles de la Charité, à faire « une place aux femmes » dans l’Église. C’est plutôt une nécessité et une évidence qui les ont poussés à employer dans l’œuvre de la charité les moyens qui s’imposaient. C’est l’observation de Marguerite Naseau qui a inspiré Louise de Marillac, à proprement parler c’est cette « simple vachère » qui a inventé les Filles de la Charité, Vincent et Louise n’ont fait que reproduire le ministère que Dieu, son seul maître, comme le dit Vincent de Paul dans sa conférence, lui avait inspiré. De même aujourd’hui il faut observer et étudier, dans notre temps et pas seulement dans un passé plus ou moins mythique, par quels moyens l’amour de Dieu s’incarne dans notre monde, quels prophètes et quelles prophétesses continuent, bien souvent sans le savoir, la mission de Jésus-Christ de guérir l’humanité blessée. Peut-être n’est-il pas nécessaire d’inventer de nouveau ministères mais suffit-il de se donner la peine de reconnaître ceux que Dieu nous montre.