La Mission. Sortir vers les horizons de Dieu.

Retraite spirituelle à Ars. Province de France (22-27 Octobre 2017)

Troisième Jour

La retraite est un parcours dans le désert. Mon rôle est de vous guider. J’ai cherché à m’inspirer de plusieurs figures bibliques. La première qui m’est venue à l’esprit est celle de Moïse, qui transmit au peuple la Loi. C’est un modèle très exigeant. Un autre guide est le démon. C’est vraiment de la racaille comme modèle pourrait-on dire dans une certaine façon peu commode de parler. La troisième figure est la personne qui dans le désert apporte au prophète Elie du pain et de l’eau, mais ensuite se retire, afin de permettre à Elie de monter tout seul sur la Montagne de Dieu. Moi je ne vous donnerai pas grand-chose, mais seulement de l’eau et du pain. C’est à vous de faire le reste.

Troisième jour

« CHRIST MA DOUCE RUINE »

 

Il y a un moment de la vie où s’évanouissent nos rêves et commencent les bilans. C’est alors que tu te rends compte du peu de changement advenu dans ta vie. Et ce peu-là, sache que c’est le fait de la grâce.  Alors le mérite n’est pas le tien.  Et aussi ce peu de changement dans ta vie est d’une grandeur incommensurable. Parce que c’est le fait de la grâce.

Mais vous, qui dites-vous que je suis ?

Et il advint, comme il était à prier, seul, n’ayant avec lui que les disciples, qu’il les interrogea en disant : « Qui suis-je, au dire des foules ? ». Ils répondirent : « Jean Baptiste ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres, un des anciens prophètes est ressuscité. » – « Mais pour vous, leur dit-il, qui suis-je ? » Pierre répondit : « Le Christ de Dieu ». Mais il leur enjoignit et prescrivit de ne le dire à personne.  « Le Fils de l’homme, dit-il, doit souffrir beaucoup, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter ». (Lc 9, 18-22)

Rencontrer

Pendant longtemps j’ai cherché dans les libres et les pensées des hommes la réponse à mes questions. Désormais je sais que c’est seulement dans la prière que je peux avoir une réponse. Et une telle réponse ne vient d’une machine tel un distributeur. Représentez-vous les champs durant l’hiver. Ils sont sombres et déserts. Mais lorsqu’à un certain moment les journées commencent à se rallonger, alors les voici remplis de bourgeons, elles deviennent de véritables sources de vie. Que s’est-il donc passé ? Comment s’est opéré ce changement ? Nos questions, nos préoccupations, quand nous les confions au cœur de Dieu dans la prière, elles deviennent des bourgeons. Et à la fin surgit la vie.

Il en été de même pour les apôtres. Jésus, les apôtres n’ont pas tout suite saisie qui il était vraiment. Ils l’ont suivi comme sous l’effet du magnétisme qui se dégageait de lui. Puis, cheminant ensemble, ils l’ont vue comme guérisseur, prophète, explorateur des cœurs, Maître Sage, homme de Dieu, envoyé de Dieu et à la fin : Fils de Dieu. Mais cela, seuls Marie et Jean l’ont compris au pied de la Croix, ainsi que les autres femmes et le Centurion. Les autres l’ont compris vraiment après.

De mon temps il n’y avait pas de pastorale vocationnelle. Personne ne me dît de me faire prêtre. Je ne me souviens plus du jour, mais du lieu et la voix intérieure qui m’a toujours suivi et qui m’a ouvert à la certitude de l’appel.

Le Jésus de l’époque de mon appel était le Jésus du catéchisme. Après le cycle de philosophie je pouvais dire de ce Jésus : c’est un philosophe. Après l’Apologétique je pouvais dire : c’est un prophète. Progressant dans le ministère et régressant dans le rêve de sainteté, je pouvais dire : il est venu de Dieu. Il est donc le Messie. Mais je me sentais un prêtre résigné. Un survivant. Mais que m’a vraiment apporté ce Messie si j’ai seulement enseigné durant plusieurs années, si j’ai juste écrit tant de livres, si j’ai rencontré autant d’élèves et étudiants, dans une discipline qu’ils n’aimaint pas beaucoup et qui n’était pas aussi importante pour eux ?

Ensuite j’ai redécouvert la Sainte Vierge Marie et le Rosaire. Et j’ai vu le début de la floraison de la prière contemplative dans ma terre « aride, asséchée et sans eau » (Ps 63, 2). Le Christ qui n’était qu’une formule auparavant pour moi, est devenu un visage, une présence quotidienne, un ami qui ne me juge pas dans mes faiblesses, qui m’accepte tel que je suis et pour ce que je suis.

Tu es le Christ de Dieu

Voici comment je m’explique et comprend à ma manière la réponse de Saint Pierre : Tu es le Christ de Dieu, parce que tu étais tout fatigué au puit de la samaritaine et pourtant tu lui as répondu parce que tu aimais les femmes et les diners de fêtes, parce que tu ne voulais rien savoir des détails des péchés des hommes, parce que tu découvrais mes hypocrisies sans m’humilier, parce que tu m’as lavé les pieds, guéri mes blessures et m’as toujours attendu, parce que à tes yeux je passe avant la Loi et le Temple.

Ma foi n’est pas dans un homme du passé (telle était le déploiement d’une certaine théologie qui voulait en prouver l’historicité) ; la foi en lui n’est pas « par ouïe dire » (Job 42, 5), encore moins une doctrine que j’ai apprise de tel ou tel théologien ; les phrases toutes faites, les repas précuits ne plaisent pas du tout à celui qui aimaient les banquets.

J’ai compris que je devais lui répondre en disant : il m’est agréable de rester avec toi. Je ne voudrais pas te soumettre des problèmes inutiles, t’assaillir avec mes doutes. Prends-moi à ta suite. Je resterai volontiers à la dernière place. Te connaitre, rester avec toi, est mieux qu’être capable de te définir dans une christologie.  Ou mieux, une christologie je l’ai.

Tu as mis plus de joie dans mon cœur

Dans la réponse de Saint Pierre il y a quelque chose de particulier qui me plait : « Tu es le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). J’ai beaucoup, et un peu trop même, entendu parler de « mortification », qui évoque à l’esprit des verbes tels qu’humilier, avilir, accabler, piétiner, punir, réprimer. Mais, mon Jésus est Vie ! Le jour de mon cinquantenaire il m’est venue cette pensée à l’esprit : Jésus m’est resté fidèle. Jésus est Fils du Dieu de la vie, qui m’a fait venir à la vie, qui me fait vivre et qui me prépare à la vie éternelle. Tu es donc Fils de la Vie, tu donnes la Vie et tu as les paroles de Vie, celles qui sont éternelles (Jn, 6, 68). « Ces paroles vivifient la Vie, elles sont Vie pour l’âme, parce que l’âme vit de Vérité, autrement tombe malade. Des Paroles qui sont Vie du cœur, qui vit d’amour, autrement meurt. Des paroles qui sont de l’esprit qui vit de liberté, autrement s’éteint. » (Citation de Ermes Ronchi reprise pendant la retraite du Pape François).

Etre prêtre et missionnaire n’est renier ou dédaigner la vie, se refuser à la vie. Raison pour laquelle Jésus parle à Pierre de la Croix. Celle-ci signifie que Jésus meurt pour partager la condition de tous, et dans sa mort il « attire tout à Lui » (Jn 12, 32). Si la souffrance n’est pas supprimée c’est parce que Dieu veut la partager et la porter avec nous, il veut la vivre avec nous, il veut l’offrir pour nous. Mais la souffrance ne demeurera pas éternellement.

Le danger gris

Le danger pour un prêtre ce n’est pas la femme. Nous connaissons tous des prêtres qui se sont mariés. Certains l’ont fait parce qu’ils n’avaient pas opéré un choix conscient et conséquent. D’autres l’ont fait parce qu’ils sont tombés amoureux. S’ils se réalisent dans cette voie, s’ils sont heureux, alors je me réjouis avec eux et pour eux. Le vrai danger du prêtre est une couleur : le gris. Vivre dans la grisaille, marcher en file vêtus d’ombre, ne pas avoir des instants de chant et de poésie, ne jamais sourire, ne pas jouir des joies les plus simples du ministère, ne jamais s’entendre dire : mon Père priez pour moi, être un bureaucrate du sacré, paresseux distributeurs des signes de croix, répéter de l’ambon des paroles fausses, voilà le vrai danger qui guette le prêtre. Cela est la preuve que nous n’avons pas rencontré le Christ, que dans notre vie nous nous sommes trompés sur tout, parce que nous n’avons jamais aimé. C’est un célibat de veufs.

Retourner

Croyez-vous qu’il ne vienne pas à tout prêtre l’idée de faire demi-tour ? A certains moments j’ai eu les torticolis. D’aucuns, pour ne pas rebrousser chemin, choisissent d’être des cariatides. Les cariatides sont ces statuts de pierre ou de marbre qui soutiennent et décorent les piliers centraux des basiliques. Quel dommage ! La vie du prêtre est en fait comme la traversée d’un désert. Et lorsque tu te sens exposé au soleil brûlant sur une terre aride et sans eau, et que tu te retrouves dans les gémissements de la solitude et sens le cri de Jésus en croix « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », penses à tout ce à quoi tu as renoncé, penses à ce que tu as laissé. Jésus m’a rappelé plusieurs fois : ne rebrousse pas chemin, ne retourne pas en arrière… Le souvenir de ce jour sur le fauteuil quand une voix libre m’a parlé, m’a beaucoup aidé. Merci Seigneur de m’avoir gardé dans la fidélité. Tout est de ta faute !

Je conclu en vous lisant quelques paroles d’une chanson:

«Toutes ces lignes sur mon visage/Te racontent mon histoire /…d’où je suis allée/Et comment je suis arrivée où je suis/Mais ces histoires ne signifient pas grand chose /Quand tu n’as personne à qui les raconter/C’est vrai… Je suis faite pour toi/J’ai grimpé au sommet des montagnes /Nagé à travers l’océan bleu/J’ai traversé toutes les routes, et brisé toutes les règles /Mais bébé je les ai brisées pour toi» (Brandi Carlile : The Story).

Comme vous le voyez c’est une chanson d’amour. Ceci parce que la vie du prêtre est ou devrait être une histoire d’amour. Tout son discours ne devrait être qu’amour. Quand ma mère mourrait j’ai lu la plus belle poésie d’amour : le Cantique des Cantiques. Parce que ma mère n’est pas morte de mort pourrait-on dire, mais plutôt d’amour.

Notre vocation et la sienne

De tout ce qui vient d’être dit on en déduit que les fils et les filles de Saint Vincent ont la vocation même de Jésus Christ, vocation

  • à l’amour, au point de s’employer à fond au service des autres, brûler du feu de la charité. La devise des Filles de la Charité n’est-elle pas « la charité du Christ nous pousse » ? (On peut aussi traduire : nous presse, nous pousse avec force comme un feu, comme quelque chose de très ardent, qui nous préoccupe et nous inquiète, si nous ne nous mobilisons pas vers quelqu’un ou pour quelque chose) ;
  • au service : Saint Vincent a contemplé un Jésus Christ serviteur, toujours disponible pour les autres ;
  • aux pauvres « Nos maîtres et Seigneurs », dans ce sens que ce sont leurs exigences et les besoins qui commandent notre vie, nos horaires, nos traditions et pratiques au sein de la Compagnie. Comme le Christ, le chrétien et le prêtre doivent avoir toujours à l’esprit, comme pensée fondamentale, le salut, la libération, la promotion humaine et l’évangélisation. L’axe de la spiritualité de Saint Vincent passait par le Christ et arrivait aux pauvres : « il ne me suffit pas d’aimer Dieu, si mon prochain ne l’aime. » (XII, 262)

Prière

Sachez-le, en effet, l’Evangile que j’ai annoncé n’est pas à mesure humaine : ce n’est pas non plus d’un homme que je l’ai reçu ou appris, mais par une Révélation de Jésus Christ. Vous avez certes entendu parler de ma conduite jadis dans le judaïsme, de la persécution effrénée que je menais contre l’Eglise de Dieu et des ravages que je lui causais, et de mes progrès dans le judaïsme, où je surpassais bien des compatriotes de mon âge, en partisan acharné des traditions de mes pères.

Mais quand Celui qui dès le sein maternel m’a mis à part et appelé par sa grâce daigna révéler en moi son Fils pour que je l’annonce parmi les païens, aussitôt, sans consulter la chair et le sang, sans monter à Jérusalem trouver les apôtres mes prédécesseurs, je m’en allai en Arabie, puis je revins encore à Damas. Ensuite, après trois ans, je montai à Jérusalem rendre visite à Céphas et demeurai auprès de lui quinze jours : je n’ai pas vu d’autre apôtre, mais seulement Jacques, le frère du Seigneur : et quand je vous écris cela, j’atteste devant Dieu que je ne mens point. Ensuite je suis allé en Syrie et en Cilicie, mais j’étais personnellement des Eglises de Judée qui sont dans le Christ ; on y entendait seulement dire que le persécuteur de naguère annonçait maintenant la foi qu’alors il voulait détruire ; et elles glorifiaient Dieu à mon sujet (Gal 1, 11-24).

Luigi MEZZADRI, CM 🔸

Luigi Mezzadri

Luigi Mezzadri

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Le vrai danger du prêtre est une couleur : le gris. Vivre dans la grisaille, marcher en file vêtus d’ombre, ne pas avoir des instants de chant et de poésie, ne jamais sourire, ne pas jouir des joies les plus simples du ministère, ne jamais s’entendre dire : mon Père priez pour moi, être un bureaucrate du sacré, paresseux distributeurs des signes de croix, répéter de l’ambon des paroles fausses, voilà le vrai danger qui guette le prêtre.

Traduction :

Emmanuel Patrick Issomo Mama CM