L’après Villepreux : Prospectives… Questionnements

Réflexion proposée lors de la rencontre annuelle de la Province de France (Villepreux, le 24 janvier 2018). A cette occasion les Lazaristes célébraient la clôture de l’Année Jubilaire Vincentienne

Je ne vous ennuierai pas avec ma voix cassée sinon éteinte…Encore moins avec le temps donné, 20 minutes, mais je vous réjouirai par le lecteur interposé au timbre clair et bien affirmé !

1. Un rappel

D’abord comme l’a montré le premier intervenant, les faits ont été évoqués à leur hauteur : Folleville a déclenché l’urgence de la Mission et Chatillon, dans la foulée, comme une suite logique, a déclenché la nécessité de la Charité. J’ai eu l’occasion de décrire Villepreux « comme le premier type achevé de l’engagement missionnaire porté à sa perfection par la charité…La Parole engendre le service du frère et désormais toute réalisation missionnaire déclenche une diaconie active ». C’est là le nœud de la lecture du double mais intégral événement de 1617. Les 840 missions prêchées du vivant de st Vincent sont fidèles à la mise en place constante du binôme « mission-charité ». Il faudrait une histoire rigoureuse des misions vincentiennes pour voir jusqu’à quel moment, ce moteur à deux temps a fonctionné avec rigueur. Nous avons 19 règlements de Charité de 1617 à 1634 (XIII, 858). Je note dans « le grand saint du grand siècle », qu’à la mort de st Vincent, 15 paroisses parisiennes possèdent une charité, qu’il en existe même en banlieues et en provinces. Elles pénètrent en Italie et l’une est activée à l’Hôtel-Dieu et aux Quinze-Vingt. St Vincent écrit même un règlement pour une charité de la cour mais sa réalisation tourne court.

Les temps ont évolué.  Chacun a pris son envol. Quelquefois la collaboration a peiné mais aujourd’hui la famille vincentienne fédère les énergies. Que nous reste-il à faire ? Pour aujourd’hui de la prospective et pour tous, demain, quelques réalisations pratiques et communes.

2. Prospective

Que veut dire prospective ? En simplifiant à l’extrême, c’est la démarche qui consiste à préparer aujourd’hui pour demain. Sa fonction première est de synthétiser les risques et d’offrir des scénarii pratiques en tant qu’aide à une décision stratégique, Son rôle est de projeter notre action avec une réduction des incertitudes pour l’avenir, en donnant priorité et légitimation à nos actions.

Le vingt et unième siècle apporte de très grands changements. Beaucoup de points ont surgi ou apparaissent en changeant la donne depuis la globalisation jusqu’à la prolifération des réseaux sociaux nés de l’informatique à tout crin. Dernier élément nouveau-né : le robot à intelligence artificielle…sans oublier les finesses cachées de la science manipulatrice du corps humain. Cela nous appelle à une extrême attention à l’évolution et de notre pensée et de notre action. Au milieu de ces évolutions, quel est le cœur dominant, ce qui ne change pas et qui est, par définition, en deçà de toute expression nouvelle ? D’abord Celui pour lequel nous agissons, le Christ, « le même, hier et aujourd’hui ». J’ai remarqué que toutes les charités sont mises sous la protection de Jésus-Christ, « modèle parfait de Charité » selon l’expression consacrée et qu’un tableau souvent reproduit au temps du fondateur, n’est pas sans ressemblance avec le sceau officiel de la Congrégation : il s’agit du Christ de la Charité, bras étendus dont les mains désigne « les deux viandes », la spirituelle et la corporelle et les deux intermédiaires les prêtres et les  femmes. Une fois de plus st Vincent exprime sa conviction : le Christ de la Mission inclue celui de la charité, une charité en actes, solidement enracinée. J’aime beaucoup associer à ces deux tableaux très semblables, l’expression parlante de Benoît XVI à propos du Bon Samaritain et qui parle d’«un cœur qui voit».

Il ne s’agit pas de déconstruire mais de moderniser la mission et le service, d’utiliser les moyens nouveaux et sans cesse évolutifs de notre action. Quand nous agissons  à la manière vincentienne, nous voulons aujourd’hui et demain, maintenir la fidélité et renouveler notre manière d’agir, entrer dans le grand mouvement d’évangélisation quel que soit notre emploi, être très attentif à l’évolution de la pastorale et renouveler constamment notre manière d’agir, nous axer sur le  partage de la Parole de Dieu, proposer la Lectio Divina[1], trouver le langage capable d’en traduire le sens et la portée pour les fidèles et les chercheurs de Dieu, revisiter le contenu de la foi et ajuster sans cesse notre agir à la compréhension du temps.

Comment donner concrétisation à l’invitation pressante et répétée du Pape actuel qui ne cesse, depuis bientôt cinq ans, de nous pousser à « sortir » de nos églises, de nos sacristies, et de nos institutions ? Il y a là une insistance d’allure prophétique  qui nous bouscule et vient nous obliger à un renouvellement en profondeur dans notre manière d’exercer nos ministères. Cette insistance nous appelle à « aller vers », à rencontrer l’inattendu, à privilégier le suivi des relations qui s’installent et donc à nous détacher de nos cadres habituels de pastorale, telles que les eucharisties répétées, les réunions multiples et mangeuses de temps, les commissions et les obligations liés à de multiples conseils et autres charges sans cesse instituées…. et pire, accumulées. Il est urgent de libérer le temps. Il y a là matière à réflexion et à résolution.

Par ailleurs, les mots « missions » ou « charités » ne sont pas figés et intangibles. Ils n’exigent pas de fondamentalisme. Ces deux mouvements conjoints d’Evangélisation ne sont pas qu’institutionnels mais portent en profondeur, une proposition du feu de l’Amour. Notre devise, « Evangelizare pauperibus misit me » renvoie à toutes les paroles et les actes de l’Évangile. Evangéliser les pauvres, au plus grand sens possible,  est complexe ; il s’agit d’actes d’amour comme l’indique Matthieu : « le soir venu, on lui amena de nombreux démoniaques. Il chassa les esprits d’un mot et il guérit tous les malades, pour que s’accomplisse ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : c’est lui qui a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 1, 32-34) [2].

Mais dans le même temps, impossible de relooker cet «ad extra» sans toujours vivre de la charité « ad intra ». Benoit XVI a souligné avec vigueur «le lien inséparable entre amour de Dieu et amour du prochain » : « Tous les deux s’appellent si étroitement que l’affirmation de l’amour de Dieu devient un mensonge si l’homme se ferme à son prochain ». On peut penser à 1 Jn 4 20 en relisant ce paragraphe 16 de « Deus Caritas est ». Du même coup, je suis sensible aux appels qui nous ont lancés, dès les débuts d’un nouveau généralat, sur les sujets de l’oraison et de la vie intérieure. C’est une vue également prophétique et qui nous mobilise tous. Pas plus aujourd’hui que demain, « on ne peut donner ce que l’on n’a pas ». « Il faut tenir à la vie intérieure, si on y manque, on manque à tout » (XII, 131) nous redit st Vincent. L’appel tout aussi pressant que le premier, nous pousse à « désensabler la source » pour aller jusqu’ à la nappe phréatique qui évite tout assèchement.

Quant à la charité « ad extra », plus que jamais appelée à être inventive, elle nous poussera demain, vers d’autres formes de pauvreté qui ne répèterons pas à l’identique celles d’aujourd’hui, mais toujours expressives de la détresse humaine. A vues chrétiennes, et compte-tenu des nombreuses initiatives humanistes, il nous faudra devant la prolifération des « chercheurs de sens », devenir des « donneurs de sens ». Nous ne serons pas moins qu’aujourd’hui, au service d’idéologies ni de stratégies politiques mais au seul service de Jésus-Christ toujours présence réelle en l’homme défiguré et perdu. Il est urgent de donner à comprendre, d’écouter, d’expliquer, de parler, d’accompagner et de faire découvrir la finalité de la vie surtout quand elle apparaît vide et vaine, sans débouché aucun ; il est de notre mission première et vincentienne d’être avec ces personnes devenues « errantes comme  des brebis sans pasteur ». Notre préoccupation première est de devenir de bons pasteurs.

 

3. Questionnement

 

  1. La grande question aujourd’hui est de savoir comment « lier » mission et charité. C’est le même acte d’évangélisation.
  1. Comment ne pas négliger la fondation des nouvelles Equipes st Vincent ?
  1. Comment trouver d’autres chemins charités non exclusifs mais complémentaires, adaptés aux besoins des exclus d’aujourd’hui ?
  1. Comment apporter notre concours au renouvellement de l’Evangélisation aujourd’hui ?
  1. Missionnaires par vocation, nous n’avons jamais travaillé la prédication ! Comment le faire à l’école de ‘François’ ? (EG 135 à 160)
  1. Comment se laisser mieux habiter et questionner, personnellement et communautairement, par la mystique de la charité ?
Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

Jean-Pierre Renouard

Jean-Pierre Renouard

26 novembre 1934. Ecole publique de Ribaute (Gard), Prime-Combe, Lycée d’Alès (Gard). Séminaire interne Dax- Etudes à Paris et à Rome. Vocation 21 octobre 1955. Vœux 14 avril 1963 et Ordination sacerdotale le 5 avril 1964. Habite au Berceau pour la quatrième fois (Marseille, CIF, Catus, Limoges)
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Il ne s’agit pas de déconstruire mais de moderniser la mission et le service, d’utiliser les moyens nouveaux et sans cesse évolutifs de notre action. Quand nous agissons  à la manière vincentienne, nous voulons aujourd’hui et demain, maintenir la fidélité et renouveler notre manière d’agir…

P. Jean-Pierre Renouard CM
NOTES :

[1] Le Cardinal Martini a écrit que le renouvellement de l’Eglise ne pouvait que passer par le retour à la Parole de Dieu.

[2] Voir Luc 4, 16-41 et Mc 1, 32-34

 

 

Toutes les conférences et partages de ces journées de célébration (24 et 25 janvier 2018) apparaîtront dans le prochain CAHIERS SAINT VINCENT – Bulletin des Lazaristes de France du moi de Mai 2018
Pout toute information vous pouvez envoyer un courrier au P. Benoît Kitchey CM à l’adresse mail : benoitkitchey@hotmail.com