LETTRE DE L’AVENT

« L’amour est inventif jusqu’à l’infini » et, par conséquent, dans l’Eucharistie, vous trouvez tout.

A tous les membres de la Congrégation de la Mission

Mes chers confrères, La grâce et la paix de Jésus soient toujours avec nous ! Dans ma lettre pour la fête de notre fondateur, le 27 septembre 2016, je nous ai encouragés à réfléchir sur saint Vincent de Paul comme « mystique de la Charité ». A partir de cette lettre, basé sur nos Règles Communes et nos Constitutions, nous avons commencé à réfléchir sur ce qui fait de saint Vincent de Paul un mystique de la Charité.

Dans la lettre de l’Avent pour l’année 2016, nous avons réfléchi sur « l’Incarnation » comme un des piliers de la spiritualité de saint Vincent de Paul. Dans la lettre de Carême 2017, nous avons approfondi le deuxième pilier de la spiritualité de notre fondateur, la « Sainte  Trinité ». Dans la lettre de l’Avent de cette année, nous méditerons sur le troisième pilier de la spiritualité de saint Vincent, « l’Eucharistie ».

Au dixième chapitre des Règles Communes, dans un passage sur les fondements de notre spiritualité où il évoque l’Incarnation et la Sainte Trinité, saint Vincent laisse entendre que dans l’Eucharistie, vous trouvez tout. Il écrit :

Et d’autant que, pour bien honorer ces mystères [la Sainte Trinité et l’Incarnation], l’on ne saurait donner aucun moyen plus excellent que la due vénération et le bon usage de la sacro-sainte Eucharistie, soit que nous la considérions comme sacrement, soit en tant que sacrifice, vu qu’elle contient en soi comme le précis de tous les autres mystères de notre foi, et que par sa vertu elle sanctifie et enfin glorifie les âmes de ceux qui communient dignement ou célèbrent avec les dispositions requises, et que par ce moyen on rend à la Sainte Trinité et au Verbe Incarné une très grande gloire ; partant, nous n’aurons rien en plus grande recommandation que de rendre à ce sacrement et sacrifice l’honneur qui lui est dû, et même nous emploierons tous nos soins à procurer que tout le monde lui porte même honneur et révérence : ce que nous tâcherons d’accomplir le mieux qu’il nous sera possible, mais particulièrement en empêchant, autant que faire se pourra, qu’on dise ou fasse rien qui le déshonore tant soit peu, et instruisant soigneusement les autres de ce qu’ils doivent croire d’un si haut mystère, et comment ils le doivent honorer1.

Dans l’Eucharistie, vous trouvez et pouvez réfléchir, méditer, contempler, adorer et avoir une rencontre personnelle à toutes les étapes de la vie de Jésus depuis l’Incarnation :

  • Jésus dans le sein de Marie
  • Jésus dans la crèche
  • Jésus, enfant à Nazareth avec ses parents, Marie et Joseph
  • Jésus durant ses trois années de mission où il annonce la Bonne Nouvelle
  • La passion et la mort de Jésus sur la croix
  • La résurrection de Jésus
  • L’ascension de Jésus
  • La Sainte Trinité.

A cette intuition que dans l’Eucharistie vous trouvez tout, s’ajoutent d’autres paroles prophétiques et qui inspirent, provenant de son expérience de vie la plus profonde : « l’amour est inventif jusqu’à l’infini ». Une des phrases les plus connues de Vincent qui a utilisé ces mots spécifiques en référence à l’Eucharistie, pour essayer d’expliquer ce qu’est l’Eucharistie, ce que produit l’Eucharistie, ce que nous trouvons dans l’Eucharistie. L’imagination de Jésus a trouvé ce moyen concret pour être toujours avec nous, nous accompagner toujours et rester avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Son amour, inventif jusqu’à l’infini, ne cesse de nous surprendre aujourd’hui, ici et maintenant !

De plus, comme l’amour est inventif jusqu’à l’infini, après s’être attaché au poteau infâme de la croix pour gagner les âmes et les cœurs de ceux dont il veut être aimé et pour ne parler d’autres stratagèmes et innombrables tous ensemble dont il s’est servi à cet effet pendant son séjour parmi nous, prévoyant que son absence pouvait occasionner quelque oubli ou refroidissement dans nos cœurs, il a voulu obvier à cet inconvénient en instituant le très auguste sacrement, où il se trouve réellement et substantiellement comme il est là-haut au ciel. Mais de plus, voyant que, s’il voulait s’abaisser et anéantir encore plus qu’il n’avait fait en son incarnation, en quelque manière il se pourrait rendre plus semblable à nous, ou du moins nous rendre plus semblables à lui, il a fait que ce vénérable sacrement nous servît de viande et de breuvage, prétendant, par ce moyen, que la même union et ressemblance qui se font entre la nature et la substance, la même se fît spirituellement en chacun des hommes. Parce que l’amour peut et veut tout, il le voulut ainsi ; et de peur que les hommes n’entendant pas bien cet inouï mystère et stratagème d’amour, ne vinssent à négliger de s’approcher de ce sacrement, il les y a obligés sous peine d’encourir sa disgrâce éternelle : Nisi manduca veritis car nem Filii hominis, non habebitis vitam. (Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, vous n’avez pas la vie en vous.) (cf. Jean 6,53)2

Si nous trouvons tout dans l’Eucharistie, c’est donc là que Jésus nous parle ici et maintenant depuis le sein de sa Mère. Il nous parle ici et maintenant de la crèche en tant que nouveau-né. Il nous parle ici et maintenant comme un enfant à Nazareth. Il nous parle ici et maintenant comme Celui envoyé par le Père qui, là où il passait, faisait le bien. Il nous parle ici et maintenant de sa passion et de sa mort sur la croix. Il nous parle ici et maintenant de sa résurrection. Il nous parle ici et maintenant de son ascension. Il nous parle ici et maintenant comme l’une des trois personnes de la Trinité. La réalité ici et maintenant de tout être humain depuis la conception jusqu’à la mort est toujours présente dans l’ici et maintenant de l’Eucharistie, de même que l’ici et maintenant de l’Eucharistie est présent dans l’ici et maintenant de chaque être humain.

Quand il institua le saint Sacrement, – il dit à ses apôtres : Desiderio desideravi hoc pascha manducare vobiscum ; ce qui veut dire : j’ai désiré ardemment manger cette pâque avec vous. Or, puisque le Fils de Dieu, qui, en la sainte Eucharistie, se donne lui-même, l’a désiré d’un si ardent désir, desiderio desideravi n’est-il pas juste que l’âme qui le désire recevoir et de qui il est le souverain bien, le désire de tout son cœur ? Ce qu’il a dit à ses apôtres, soyez assurées, mes filles, qu’il le dit encore à chacune de vous. C’est pourquoi il faut essayer d’exciter votre désir par quelque bonne pensée. Vous désirez venir à moi, mon Seigneur ; et qui suis-je ? Mais moi, mon Dieu, je désire de tout mon cœur aller à vous, car vous êtes mon souverain bien et ma fin dernière. Feu Monsieur l’évêque de Genève disait qu’il célébrait toujours comme si c’était la dernière fois, et communiait comme si c’était en viatique. La pratique est excellente, et tant que je puis, mes chères filles, je vous la conseille3.

Chers confrères, le temps de l’Avent nous offre une magnifique occasion pour approfondir et fortifier ce troisième pilier de notre spiritualité vincentienne, l’Eucharistie, cet « amour inventif jusqu’à l’infini », ce lieu où nous trouvons tout ! A cette fin, je suggère d’adopter les pratiques suivantes pour vivifier, renouveler ou approfondir la place de l’Eucharistie dans notre vie :

  1. Avant la célébration de la Sainte Messe, prenons le temps, en silence, de nous préparer à accompagner Jésus sur le chemin du calvaire, de la croix, de sa mort et de la résurrection.
  2. Après la célébration de la Sainte Messe, prenons le temps, en silence, de remercier Jésus d’avoir la possibilité de témoigner et de participer encore et encore à son sacrifice, sa mort et sa résurrection.
  3. Une fois par semaine, prenons au moins une demi-heure d’adoration devant le Saint Sacrement en communauté.
  4. Chaque fois que nous quittons la maison pour aller quelque part, arrêtons-nous à la chapelle de la Communauté ou à l’église, entrons un moment pour demander à Jésus dans le tabernacle de nous accompagner là où nous allons, dans le service que nous sommes appelés à rendre, dans la tâche que nous voudrions accomplir… après avoir adoré le Saint Sacrement et après lui avoir offert le travail qu’elles iront faire, elles lui demanderont la grâce de dire aux pauvres malades Ce qu’il désire qu’il leur soit dit de sa part pour leur salut4.
  5. Chaque fois que nous revenons de quelque part, arrêtons-nous à la chapelle de la Communauté ou à l’église pour remercier Jésus pour toutes ses bénédictions. On gardera aussi les autres louables coutumes de la Congrégation, comme sont celles-ci : Immédiatement avant que de sortir de la maison, comme aussi après y être rentré, aller à l’église et y saluer Notre-Seigneur au Saint-Sacrement5.
  6. Pendant la journée, faisons une brève visite à Jésus dans le tabernacle pour nous permettre de renouveler notre paix intérieure, pour nous recueillir, pour recevoir un signe ou une réponse aux questions et aux doutes qui sont présents à notre esprit, à un moment donné.…or, quand on dit quelque chose de malhonnête que nous avons peine à supporter, il ne faut point répondre, mais élever son cœur à Dieu pour lui demander la grâce de souffrir cela pour l’amour de lui, et aller devant le saint Sacrement dire votre peine à Notre-Seigneur…

J’ai demandé à notre confrère, Emeric Amyot d’Inville, missionnaire à Madagascar, de partager avec nous une réflexion personnelle sur l’Eucharistie. Puissent ses pensées inspirer votre propre contemplation.

Saint Vincent apportait une importance très spéciale à l’Eucharistie, aussi bien dans la vie spirituelle de ses fils et filles spirituels que dans la prédication missionnaire. Elle doit garder cette place centrale pour nous, aujourd’hui. Permettez-moi de vous partager certains points qui me semblent revêtir une importance particulière pour notre vie spirituelle et notre apostolat aujourd’hui.

Cette première réflexion est dirigée spécialement à l’intention des prêtres. Je voudrais mettre en relief une donnée importante et parfois négligée : quand nous, ministres de l’Eucharistie, célébrons la messe, nous faisons un avec le Christ, en raison de notre sacerdoce ministériel : agissant au nom et en la personne du Christ tête, nous rentrons dans le « je » de l’unique grand prêtre, Jésus. Nous lui prêtons notre voix, nos mains et notre cœur pour que, disant à la première personne les paroles mêmes de Jésus « Ceci est mon corps… Ceci est mon sang », celui-ci réalise le changement du pain en son Corps et du vin en son Sang. Il se produit ainsi, pour nous, prêtres, une intimité plus grande avec le Christ qu’il nous faut goûter chaque jour et par laquelle un sens très profond est donné à notre identité sacerdotale.

Nous tous, prêtres, frères, sœurs et laïcs vincentiens, de par notre baptême, sommes des « fidèles du Christ », pour reprendre l’expression du Concile. Aussi, en raison dusacerdoce commun des fidèles, que nous partageons, il nous revient à tous sans distinction d’offrir au Père notre vie et celle de tous ceux qui nous entourent en union avec l’offrande eucharistique du Christ. Pendant la messe, au moment de l’offertoire, ou même pendant l’élévation, prenons le temps de joindre notre vie et celle du monde et de l’Eglise à l’offrande de Jésus à son Père pour lui rendre gloire et pour recevoir de lui grâces et bénédictions. C’est ainsi que notre messe se charge d’une densité humaine particulière qui est offerte à Dieu le Père par le Christ.

Nous tous indistinctement, qui sommes des fidèles, recevons la communion, aboutissement de la messe. Les paroles de Jésus en saint Jean, « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Jn 6,56), doivent nourrir et orienter notre action de grâce après la communion pour en faire un moment d’intimité amoureuse, dans le silence et le recueillement, avec le Christ dont Jean a dit, dans son introduction au récit du repas pascal : « Lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le  monde, les aima jusqu’à l’extrême » (13,1b). Le Christ qui nous a aimé jusqu’à l’extrême dans sa passion comme dans son Eucharistie dont elle est le mémorial, attend notre amour en réponse au sien. C’est le moment, après la communion, de le lui exprimer dans une prière silencieuse et fervente. Notre communion vaudra ce que vaut notre action de grâce.

Enfin, après la messe, loin de dire au revoir à Jésus que nous laisserions dans le silence du tabernacle, nous partons avec lui, « demeurant en lui et lui en nous », pour vivre avec lui et en lui notre journée avec ses rencontres, ses joies, ses peines et ses responsabilités.

Nous partons avec lui vers ceux avec qui nous vivons et qui nous sont confiés. Nous, vincentiens, partons pour évangéliser les pauvres, les servir corporellement et spirituellement, leur annoncer la parole de la vie et être au service de leur promotion humaine, « à la suite du Christ évangélisateur des pauvres » et en union avec lui. « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure porte beaucoup de fruit » (Jn 15,5).

Tel est le terme de l’Eucharistie et le secret de la fécondité spirituelle de notre vie et de notre apostolat. Que la réflexion, la méditation, la contemplation, l’adoration et la rencontre personnelle avec Jésus dans l’Eucharistie et le Saint-Sacrement – l’amour inventif de Jésus jusqu’à l’infini, là où nous trouvons tout – nous aident à préparer les prochaines fêtes de Noël ainsi que la mission de toute une vie que nous sommes appelés à réaliser !

Votre frère en saint Vincent,

Tomaž Mavrič, CM – Supérieur Général 🔸

Tomaz Mavric

Tomaz Mavric

Supérieur Général, congrégation de la Mission.

Le temps de l’Avent nous offre une magnifique occasion pour approfondir et fortifier ce troisième pilier de notre spiritualité vincentienne, l’Eucharistie, cet « amour inventif jusqu’à l’infini », ce lieu où nous trouvons tout !

Notes :

1 Règles Communes de la Congrégation de la Mission, Chapitre X, article 3.

2 Coste XI, 146 ; Conférence 102, Exhortation à un Frère mourant, 1645.

3 Coste IX, 336 ; Conférence 31, Sur la Sainte Communion, le 18 août 1647.

4 Coste XIII, 766 ; Document 186, Sur la préparation des malades de l’Hôtel-Dieu à la confession générale (1636).

5 Règles Communes de la Congrégation de la Mission, Chapitre X, article 20

6 Coste X, 185; Conférence 74, Sur l’amour des souffrances physiques et morales (Règles Communes, art. 6), le 23 juillet 1656.