Ouverture de l’année vincentienne


Ouverture de l’année vincentienne

Homélie à Châtillon-sur-Chalaronne

« Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » C’est en étant terrassé par l’Amour que Saint Paul va devenir l’apôtre des nations. Celui qu’il persécute, c’est Jésus. Dieu ne nous aime pas de l’extérieur. Son amour va jusqu’au bout, jusqu’à épouser notre humanité dans son entièreté, jusqu’à s’identifier à nous, et tout particulièrement au plus démuni, au plus pauvre, au persécuté.

C’est en voyant un pauvre terrassé par l’amour le 24 janvier 1617, c’est en prêchant sur la confession générale à la demande de Mme de Gondi le 25 janvier 1617 que Vincent de Paul va progressivement être terrassé par l’amour et se faire dans l’amour évangélisateur des pauvres.

Alors que l’abbé Vincent de Paul vit un moment de déprime dans son ministère (« je ne catéchisais plus et ne prêchais plus » dira-t-il), il est appelé pour confesser un pauvre. La manière dont ce pauvre va vivre cette confession et la réaction de Mme de Gondi vont être décisives dans la vie du futur Saint Vincent de Paul. Ce pauvre a été terrassé par l’amour – il comprend que par la confession il vient d’être réconcilié avec Dieu et avec lui-même –. Vincent de Paul, par cette rencontre et l’injonction de Mme de Gondi de prêcher le lendemain 25 janvier sur la confession générale, va de Folleville à Chatillon, se laisser lui-même terrasser par l’amour.

« Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Saisi par l’indigence spirituelle des pauvres de son époque, Vincent va devenir évangélisateur des pauvres, tâche qu’il assignera à la congrégation de la mission. Il aimera faire référence aux paroles de Jésus à la synagogue de Nazareth (Lc 4, 18) : « L’Esprit su Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction : il m’a envoyé proclamer la bonne nouvelle aux pauvres ». « Notre vocation est : Evangelizare pauperibus ».  Evangéliser, c’est-à-dire prendre soin de la personne dans son ensemble, tant dans ses dimensions corporelle et sociale que spirituelle.  Plus il servira les pauvres, plus il découvrira combien son Seigneur s’identifie à eux. C’est la raison pour laquelle les pauvres deviendront ses maitres. Non pas qu’ils seraient plus saints ou plus sages que d’autres, mais comme Paul a découvert par révélation que ceux qu’il persécutait étaient le Christ, Vincent de Paul découvrira que les pauvres que nous voulons servir sont le Christ. « Servant les pauvres, on sert Jésus Christ », répètera-t-il si souvent aux filles de la Charité. Pas de soin spirituel sans soin corporel et social. Pas plus de soin corporel et social sans soin spirituel. En effet, tout homme, à commencer par le plus pauvre, est fait pour la joie et la plénitude de la vie.

« Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » « Qui es-tu Seigneur ? » « Je suis Jésus Celui que tu persécutes. » Il me semble qu’avec Paul et Vincent de Paul, au début de cette année vincentienne, nous pouvons au moins recueillir trois leçons :

  • « Les pauvres sont nos maitres » : ce n’est pas une déclaration affective ou idéologique, c’est une affirmation théologique. Nous avons raison de citer souvent la parabole du jugement dernier en Mt 25 pour fonder notre service des plus démunis. Notre Seigneur, celui que nous confessons comme Sauveur, s’identifie à eux. Vincent de Paul n’est pas d’abord un humanitaire au sens moderne du terme – comment ne pas être plein de reconnaissance envers ceux qui s’engagent dans l’humanitaire, mais Vincent de Paul se situait autrement. Plus il se donnait à son Seigneur, plus il était donné aux pauvres ; plus il se donnait aux pauvres, plus il faisait l’expérience de son Seigneur. Saint Vincent de Paul disait : « Donnez-moi un homme d’oraison, il sera capable de tout. ». Il savait que la plongée en Dieu démultiplie l’action – on ne perd jamais son temps à faire oraison, on en gagne, puisqu’on s’ouvre là à l’accueil de la puissance de l’Esprit du Ressuscité. Il savait que dans l’oraison se trouvait la clé de la reconnaissance du pauvre sans sa dignité inaliénable. Le service des pauvres qui demande rigueur et compétence ne peut jamais se réduire à des techniques ou des procédures, ce sont toujours des personnes que l’on rencontre, des personnes engagées dans une histoire sainte, dans une histoire de salut.
  • « La bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. » Avec l’apôtre des nations, Vincent de Paul se voulait évangélisateur. « Allez annoncer l’Evangile à toute la création » commande Jésus dans le passage de l’Evangile que nous avons entendu il y a quelques instants. Et pour Vincent, d’abord évangélisateur des pauvres. Evangéliser les pauvres, cela veut dire aller partout, surtout là où personne ne va, dans tous les « no man’s land » où figurent l’absence de respect de l’autre, l’injustice, l’indifférence coupable, l’ignorance de Dieu. Précurseur du pape des « périphéries », il ne voulait pour les pauvres rien de moins que le meilleur. Et le meilleur, c’est Dieu. Il avait compris qu’annoncer Dieu à celui dont on ne prend pas soin dans ses besoin les plus fondamentaux est une contradiction radicale. Mais découvrir cela – et ce fut sans doute l’une des expériences majeures de Chatillon – ne lui fera jamais oublier ce meilleur auquel tout homme est promis. Comment ne pas citer ici le pape Francois dans la joie de l’Evangile (n° 201) : « je veux dire avec douleur que la pire discrimination dont souffrent les pauvres est le manque d’attention spirituelle. L’immense majorité des pauvres a une ouverture particulière à la foi ; ils ont besoin de Dieu et nous ne pouvons pas négliger de leur offrir son amitié, sa bénédiction, sa Parole, la célébration des Sacrements et la proposition d’un chemin de croissance et de maturation dans la foi. L’option préférentielle pour les pauvres doit se traduire principalement par une attention religieuse privilégiée et prioritaire. »
  • Cela n’est pas sans conséquence sur notre manière de concevoir l’Evangélisation : ce n’est pas l’annonce universelle de l’Evangile qui est signe de la présence de Dieu, c’est le fait qu’elle se réalise par les pauvres (cf. Lc 4,18). Le mouvement indiqué dans l’Evangile part de l’annonce des pauvres et se prolonge, à partir de là, dans une annonce universelle. En vérité, si l’Evangile n’est pas d’abord annoncé aux pauvres, alors nous n’annonçons pas le bon Evangile à tous les hommes…[1]

 « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » « Qui es-tu Seigneur ? » « Je suis Jésus Celui que tu persécutes.» En cette fête de la conversion de Saint Paul, entrons ensemble dans l’année vincentienne. Que le Seigneur soit béni !

Mgr Olivier Leborgne, évêque d’Amiens🔸

« Les pauvres sont nos maitres » : ce n’est pas une déclaration affective ou idéologique, c’est une affirmation théologique.

Explications

[1] Cf. Xavier Durand, cité par Dominique Robin, Saint Vincent de Paul et le temps de la Charité, Médiaspaul 2011, page158.

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