“Gesù è la regola della Missione”. Jésus est la règle de la Mission

Le propre du séminariste est qu’il brûle d’impatience de ne plus être séminariste. Je voulais être prêtre, me voilà séminariste, pressé par le désir de m’engager pleinement dans la mission. Alors, quand je réalise que je dois faire une année de plus que mes camarades diocésains, i. e. une année de Séminaire Interne, l’enthousiasme n’est pas au sommet. Même si je n’ai point de peine à trouver des raisons convaincantes à la nécessité de ce chemin, au fond de moi reste cette résistance qui naît de ce sentiment d’urgence pour la mission et de ce sentiment de joie quand je m’y projette. Comprendrai-je assez tôt que pour éviter que ce feu du zèle de la mission ne s’éteigne trop vite face aux premiers obstacles, il faudra d’abord le nourrir, l’attiser, le renforcer afin qu’il devienne plus consistant ! Par la grâce de la Providence, ce paradoxe intérieur trouve son sens profond dans la fête de la Croix glorieuse, 14 Septembre 2018, jour de notre entrée au Séminaire interne à Chieri/Turin dans le Piedmont Italien.

Brûlés de ce zèle pour la mission ; mission au sujet de laquelle nous nous sommes fait et refait des idées, idées et projections qui évoluent allègrement au gré du vécue communautaire et des lectures du Fondateur ; nous avons choisi comme devise : « Jésus-Christ est la règle de la Mission ». Ce « nous » est constitué de cinq séminaristes venant de quatre provinces de la CEVIM[1] : Irlande, Portugal, Moyen-Orient et France. Nous accompagnent un directeur slovaque et deux directeurs spirituels ; l’un camerounais, l’autre italien. Ensemble nous faisons communauté dans une communauté locale de très bienveillants Pères de la Mission. Une grande diversité qui est effectivement une grande richesse à cueillir.

« Jésus-Christ est la règle de la Mission »[2], nous dit Saint Vincent commentant aux confrères l’article 2 du second chapitre des Règles communes qui commence par la citation de cette parole de Jésus-Christ dans l’Evangile : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes les choses dont vous avez besoin vous seront données par-dessus. »[3]  Plus d’une fois, Vincent m’appelle à suivre Jésus, le Jésus incarné dans son enseignement et ses actes. Ainsi faut-il comprendre la mission. La première qualité du Jésus incarné est d’être lui-même en mission ; envoyé par le Père[4]. Le Fils n’a rien d’autre à dire que ce qu’il a reçu du Père. Il est en ce sens le premier pauvre, il est le Pauvre. Il se reçoit totalement du Père et se redonne totalement au Père dans un échange d’Amour qu’est l’Esprit-Saint. Ainsi est-il, ainsi a-t-il vécu.[5] Être fils, c’est accepter de se reconnaître pauvre i.e. de se recevoir totalement de l’Autre ; le fils n’est pas sa propre origine. A la suite du Jésus qui dans tout l’Evangile fait les œuvres de son Père[6], j’ai personnellement cheminé vers cette prise de conscience. « Eh ! qui voudra être riche après que le Fils de Dieu a voulu être pauvre ! »[7]  La vie du Fils incarné est la norme objective de ma vie[8].

« Mortification », « l’indigne prêtre de la mission », ces formules d’autodépréciation omniprésentes dans la littérature vincentienne, ont été difficiles à saisir pour moi. L’explication par le contexte historique ne me suffisait plus. Mais, à l’école de Renouard[9] j’ai appris à découvrir leur mouvement baptismal ; immersion – émersion ; mort – résurrection. Je ne me reconnais pas pauvre pour me déprécier simplement ou bien pour m’imaginer co-rédempteur devant m’auto-sauver par des efforts personnels ou en mimant les faits et gestes de Jésus. Si J’use du couteau spirituel[10], si je me vide, si je renonce c’est pour être en capacité de me « remplir de l’esprit de Jésus-Christ, qui paraît principalement dans les maximes évangéliques »[11] seule condition d’une vraie fécondité[12]. Mieux encore, sans lui je ne peux rien :

« Il faut se revêtir de l’esprit de Jésus-Christ. O Sauveur ! ô Messieurs ! que voilà un grand affaire, se revêtir de l’esprit de Jésus-Christ ! Ceci veut dire que pour nous perfectionner et assister utilement les peuples, pour bien servir les ecclésiastiques, il nous faut travailler à imiter la perfection de Jésus-Christ et tâcher d’y parvenir cela dit aussi que par nous-mêmes nous n’y pouvons rien. Il faut se remplir et être animé de cet esprit de Jésus-Christ. »[13]

En cette année où j’essaie de me revêtir de l’Esprit de Jésus-Christ dans le concret de ma vie, i.e. de grandir de manière effective dans la suite du Christ, je me suis laissé interpellé par la fécondité de la miséricorde qui m’a paru être le premier fruit de la pauvreté en esprit. Je reste marqué par l’année jubilaire sur la miséricorde qui a été décisive dans mon parcours vocationnel. Et cette phrase du pape François dans la bulle d’induction raisonne sans cesse en moi : « Voici le moment favorable pour changer de vie ! Voici le temps de se laisser toucher au cœur »[14].

J’ai été touché au plus profond par le Christ qui me demande d’être « miséricordieux comme le Père est miséricordieux »[15]. En continuant l’enseignement de Jésus, je perçois que cette miséricorde n’est nullement une pitié condescendante ou une quelconque passivité mais une approche concrète dans la vie quotidienne. En effet, Jésus poursuit son appel à la miséricorde en la déclinant en quatre impératifs « Ne jugez-pas… ne condamnez pas… Pardonnez… Donnez… »[16] ; quatre impératifs qui mènent vers une fécondité incommensurable « c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement »[17]. À l’inverse, quand je ne suis pas capable de remettre en question le jugement que je pose instinctivement sur mon frère ou les condamnations qui me viennent très facilement ; si je n’arrive pas à pardonner, et si je ne donne ni ne me donne, je suis avec mon frère, poursuit Jésus, comme un aveugle qui cherche à guider un aveugle, mais « un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? »[18].

Quand je ne suis pas miséricordieux, je deviens aveugle, incapable de voir la réalité comme Dieu le voit. La miséricorde n’est pas une faveur que je fais à mon frère, mais un chemin baptismal qui, en remettant en question mes propres évidences, mes reflexes, mes habitudes, je redécouvre Jésus-Christ qui, en mon frère, se révèle à moi d’une manière totalement nouvelle. Cette fécondité de la miséricorde, se peut contempler en Jésus, tout de suite après son enseignement. Au Centurion qui demande la guérison de son serviteur, la loi, l’évidence, la normalité voudraient que Jésus ne s’intéresse pas à un païen et pourtant « je vous déclare – dit-il – même en Israël, je n’ai pas trouvé une telle foi ! »

Ce chemin de fécondité, j’ai eu la grâce d’en faire l’expérience avec l’activité apostolique que nous avons eue cette année chez les filles de la charité à Turin. Au 22 rue de Nice, « nos amis » sont accueillis chaque matin pour une écoute, un petit-déjeuner, une douche, un habillement et/ou des soins médicaux. « Nos amis » est le terme qu’utilise la sœur Christina, responsable de cette Charité, pour désigner ceux qu’on appelle le plus communément sdf, migrants… Si au début, cela m’a paru être juste une façon politiquement correcte de s’exprimer, j’ai petit à petit découvert cette manière vincentienne d’approcher l’autre en difficulté. En effet, petit à petit je me rends compte que l’amitié naît, à travers des discussions passionnées, des histoires de nos pays d’origines, et petit à petit s’approfondit. Le concept de « nos amis » prend chair et je commence à saisir que l’essentiel passe ici par la rencontre de personne à personne qui fait grandir l’un et l’autre. Cela n’est possible que si comme le Christ je cherche à poser un regard de douceur, d’amour, de miséricorde qui ose aller au-delà des apparences, au-delà des premières évidences.

Toutefois, je ne peux m’empêcher de me questionner sur la manière de vivre mes échecs à suivre le Christ, mes propres échecs à aimer. Comment me recevoir de mon frère, comment écouter Dieu qui me parle à travers mon confrère, quand la communauté n’avance pas dans la direction que je perçois comme meilleure ; comment me recevoir d’un autre quand j’ai échoué à l’aimer ?[19] Alors me vient la tentation de la chambre, des murmures ; la tentation du repli sur soi. J’étais parti pour évangéliser le monde entier, voici que je me contente de mon petit groupe, de mes petites amitiés, de mes petites missions personnelles.

L’infécondité de la réalisation personnelle au sens de l’auto-référencement, de l’unique accomplissement de ce qui me paraît juste, est un thème omniprésent chez Vincent qui l’exprime contextuellement par un appel insistant à l’obéissance aux supérieurs instruments de communion. Cette infécondité de l’autoréalisation se manifeste chez moi par la fuite de la communauté, vers des « petites satisfactions » érigées en cultes : mes livres, mon ordinateur, WhatsApp, Instagram… Il me faut reconnaître que céder à la grande tentation de fuir mon frère, qui par son altérité me remet en question, est le chemin le plus court pour passer à côté de l’essentiel.

J’expérimente que me recevoir de l’Autre, c’est me recevoir de l’autre. La Providence me rejoint dans ma relation concrète avec mes frères. La mission est communautaire et je le fais au nom de la communauté, je me reçois et reçois ma mission de Dieu par la communauté. Si la mission est communautaire, la somme de missions personnelles ne peut faire un projet communautaire, c’est bien un discernement communautaire de la volonté de Dieu qui donne cohérence et fécondité à la mission que je peux effectuer même individuellement au nom de la communauté. Oui, je grandis dans l’idée d’être capable de renoncer sans ingénuité pour une plus grande fécondité. Je souhaite être prêt à recevoir une mission de la communauté pour l’accomplir en son nom et en son sein.

Quand je relis cette année passée ici à Chieri, je ne peux que rendre grâce à Dieu pour la qualité d’accompagnement de nos pères, qui sans cesse nous ont encourager pour ne pas céder cette tentation de la fermeture. Je relis en cela l’origine de la cohésion que nous avons patiemment construite pour être en mesure d’aller au-delà des limites (ces limites en l’autre qui font violence aux miennes), pour goûter à la fraternité (fraternité qui me révèle le visage de Dieu en l’autre). Voir comme Jésus voit, est un vrai parcours baptismal à toujours renouveler. Voici paradoxalement que le bonheur et la sérénité, je les trouve dans cette lutte intérieure permanente pour rester ouvert. Bonheur et sérénité de celui qui sait en qui il a mis son espérance, sûr que la résurrection du Christ le rejoint, il vit debout. Sûr d’être aimé, je cherche à aimer.

« Mais accablés de notre amour-propre, aveuglés de notre ignorance, retenus par de fausses craintes, nous n’osons franchir le pas ; et de peur d’être pauvres, nous demeurons toujours pauvres » [20].La radicalité du don de soi me fait peur ! Plus j’avance, plus je me rends compte, comme dans un puits sans fond, de l’immensité des choses que je retiens, des lieux en moi que je ne veux livrer au regard du Christ ; tous, barrières dans ma relation avec Dieu, avec mon frère.  La vie est une lutte, la recherche de la tranquillité un leurre qui me guette. Lutter pour ne pas perde la foi, lutter pour ne pas perdre le zèle. Oui renoncer à soi pour laisser place à l’autre n’est jamais facile, accepter de remettre en cause ses évidences pour mieux se les réapproprier par la médiation de l’autre n’est pas une sinécure. Vivre la miséricorde n’a rien d’évident. Se penser et se vivre pauvre est une lutte permanente pour ne pas renoncer à la mission, pour ne pas céder à la vaine recherche de la quiétude. Il me faut lutter pour garder le zèle, la recherche unique du bien-être, de mon petit confort, de ma tranquillité mène à une mort certaine. Telle est ma plus grande tentation. Je ne peux m’empêcher de citer longuement un de nos lieux communs où Saint Vincent, dans un long discours aux allures de testament disait aux confrères :

« … je vous en avertis, mes frères, avant que je vous quitte, dans l’esprit que Moïse avertissait les enfants d’Israël… Je m’en vas ; vous ne me verrez plus… Après que je m’en serai allé… Il se trouvera de même, mes frères, des carcasses de missionnaires qui tâcheront d’insinuer de fausses maximes… Ce seront des esprits libertins, libertins, libertins, qui ne demandent qu’à se divertir, et, pourvu qu’il y ait à dîner, ne se mettent peine d’autre chose…Qui encore ? Ce seront… Il vaut mieux que je ne le dise pas. Ce seront des gens mitonnés (il disait cela en mettant les mains sous ses aisselles, contrefaisant les paresseux), des gens qui n’ont qu’une petite périphérie, qui bornent leur vue et leurs desseins à certaine circonférence où ils s’enferment comme en un point ; ils ne veulent sortir de là ; et si on leur montre quelque chose au delà et qu’ils s’en approchent pour la considérer, aussitôt ils retournent en leur centre, comme les limaçons en leur coquille. Et en se récolligeant, il se dit à lui-même : O misérable, tu es un vieillard semblable à ces gens là…Tenons-nous en l’enceinte de notre vocation ; travaillons à nous rendre intérieurs, à concevoir de grandes et saintes affections pour le service de Dieu »[21]

Il s’agit pour moi de prendre conscience ici, à la manière de Saint Vincent lui-même en plein milieu de son discours, que cette perte de zèle, cette fuite devant la difficulté, me guette moi à tout moment.

Au début de cette année, un confrère de l’équipe accompagnatrice s’est découvert une maladie grave. Son témoignage tout au long de l’année fut pour moi une occasion de croissance spirituelle considérable. Sa sérénité profonde malgré les douleurs des soins, son sens de l’humour resté intact m’ont questionné. « L’expérience que je fais – nous dit-il – est que Dieu n’est pas omnipotent au sens où nous pouvons le penser habituellement. Mon expérience est que Dieu est avec moi dans ma faiblesse, il souffre avec moi et se révèle faible avec moi. ». La question de fond à laquelle tout le monde pense sans jamais oser la nommer ou même dès fois prier pour, est la guérison. Pourquoi Dieu ne le guérit-il pas, pourquoi Dieu ne vient-il pas au secours de son Fils sur la croix ? Mystère de l’omnipotence d’un Dieu qui me dépasse, mystère d’une puissance qui se manifeste par la mort du Fils sur la croix, point focal de sa Révélation. Cette expérience me ramène à l’essentiel, Dieu qui m’envoie en mission, ne me promet pas la quiétude, il dit tout simplement « moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »[22].

Cette année de séminaire interne, m’a rendu encore plus brûlant de désir ; un sentiment d’urgence et de joie me presse. Cependant j’entre dans la Congrégation de la Mission comme un pauvre qui veut recevoir sa richesse de Dieu à travers mes confrères pour une mission féconde. Telle est le sens de la Croix glorieuse que la Providence m’a donné de contempler ; un chemin baptismal où la pauvreté est féconde par la grâce de Dieu. Que, dans les inéluctables moments de crise, le Seigneur m’aide à faire mémoire de cette année où j’ai fait l’expérience de son amour libérateur. Que cette vie missionnaire à laquelle j’aspire, puisse être marquée de mon baptême au nom du Christ mort et Ressuscité[23].

Jean-Baptiste GNING, CM 🔸

Jean-Baptiste GNING

Jean-Baptiste GNING

Print Friendly, PDF & Email

Le propre du séminariste est qu’il brûle d’impatience de ne plus être séminariste. Je voulais être prêtre, me voilà séminariste, pressé par le désir de m’engager pleinement dans la mission.

Jean-Baptiste GNING
Explications :

Dans la Photo. Les prêtres formateurs et les séminaristes.

 

NOTES :

[1] Conférence des visiteurs d’Europe et Moyen-Orient de la Congrégation de la Mission

[2] SV, XII, 130

[3] Mt 6,33.

[4] Jn 5,24; 5,36; 5,38; 6,29…

[5] Cf. SV, XII, 407

[6] Jn 10,32;37…

[7] SV, X, 205

[8] MEZZADRI, La sete e la sorgente, II, 109.

[9] RENOUARD, San Vincenzo de Paoli maestro di sapienza, 45-54

[10] idem, 48

[11] SV, XII, 95

[12] Cf. Règles Communes de la Congrégation de la mission, Chap. I, §3

[13] SV, XII, 107-108

[14] SSP François, Bulle d’indiction du jubilé extraordinaire de la miséricorde

[15] Lc 6,36

[16] Lc 6,37-38

[17] Lc 6,38

[18] Lc 6,39

[19] Cf. SV, XII, 270

[20] LALLEMENT, La Doctrine spirituelle, pp. 65, 66

[21] SV XII, 90-93

[22] Mt 28,20

[23] Rm 6, 3-4