Petites réflexions pour vivre la mission itinérante

Je vous propose une petite réflexion à partir de mon vécu missionnaire en Périgord. L’évêque de ce lieu a demandé une communauté lazaristes pour, entre autres, aller à la rencontre des habitants du rural, toutes tendances confondues et non pas seulement les habitués de l’Eglise. Notre démarche est donc d’aller faire du porte-à-porte dans les petits villages, lieux très souvent délaissés de tous. La plupart du temps nous vivons ce porte-à-porte à deux, comme le Christ avait déjà envoyé ses disciples. Cela permet un réel soutien mutuel. Ici je parle en « je » pour n’impliquer que moi dans ces réflexions.

Je ne vous cache pas que cette mission est pour moi une véritable aventure spirituelle. Chacune de mes journées est une remise en cause de ma démarche. Pourquoi vais-je à la rencontre des gens ? Quels sont mes moteurs ? Qu’elles sont mes visées ? mes objectifs ? Je commence donc par vous partager à cœur ouvert les différentes réflexions que j’ai vécues depuis maintenant 6 mois.

Lorsque je présente ce que je fais, l’une des réflexions qui me vient souvent est « tu as bien du courage à faire ça ! ». Il est vrai qu’il me faut de l’énergie car la rencontre de l’inconnu est toujours onéreuse. Mais tout de même, que dit-on de l’humain lorsque l’on dit qu’il lui faut du courage pour aller à la rencontre de son semblable ??? Quelle image ai-je de mon semblable ? Fort intéressant pour poser quelques points de repères sur notre vie en société !!

 

Un regard sur soi !

 Oser aller à la rencontre d’inconnus pour, osons un gros mot, « évangéliser », demande en préambule quelques questions fondamentales : L’Evangile est-il véritablement pour moi, aujourd’hui une bonne nouvelle ? La parole de Dieu est-elle véritablement une source indispensable pour moi ? Si c’est oui, la question suivante est de savoir comment je suis capable de témoigner de cet indispensable ? Suis-je prêt à le partager ? Ai-je le gout de partager la Parole de Dieu avec d’autres ? Est-ce que j’aime prier avec d’autres pour faire communauté ? Aussi minime soit-elle (deux ou trois réunis en mon nom je suis là au milieu d’eux). Les réponses pourraient paraitre évidentes mais l’habitude de notre vie de croyants a pu nous faire entrer dans une certaine routine et ne plus savoir les motivations de certaines de nos pratiques ou de nos convictions.

Qu’ai-je dans ma tête lorsque j’entends « évangéliser » ? Est-ce obligatoirement parler de l’évangile ? de Jésus-Christ ? de Dieu ? Je vous dis de suite, très souvent dans mes rencontres je ne parle pas de toute cette dimension divine, spirituelle. Il me faut accepter d’aller au rythme de l’autre.

Si je réponds « oui » à ces questions, donc que l’évangile soit indispensable pour moi, ainsi qu’une vie d’Eglise, vient ensuite une autre série de questions : Est-ce que j’ai envie que d’autres se nourrissent de cette Parole de Dieu ? Ai-je envie de faire connaitre celui que je reconnais comme mon Seigneur et mon Dieu ? St Vincent de Paul, notre fondateur, nous dit « il ne me suffit pas d’aimer Dieu, si mon prochain ne l’aime ! » Comment j’accueille ce commandement du Christ d’annoncer son évangile ? Plus encore de faire des disciples ? Qu’est ce qui peut me freiner ? Qu’est ce qui peut m’enthousiasmer ? Quels moyens je vois à ma disposition pour entrer dans cette démarche missionnaire ?

 

Vis-à-vis des autres

Notre Dieu, Jésus-Christ a aimé l’humanité jusqu’à donner sa vie pour nous. Le Christ nous aime, tous. Puisque nous désirons être ses disciples nous avons à nous laisser habiter de ses sentiments de ses attitudes vis-à-vis de nos semblables, alors voici quelques autres questions qui peuvent parfois nous déranger : Est-ce que je porte un regard d’amour sur notre humanité ? Sur les gens que je croise régulièrement ? Ceux qui habitent dans mes environs ? Est-ce que je m’intéresse à leur vie ? A leurs centres d’intérêts ? A leurs préoccupations ? Est-ce que je suis chercheur de la présence de Dieu en eux avant de leur dire quoi que ce soit de ma foi ?

Suis-je prêt à me laisser déstabiliser par les propos des personnes rencontrées ? Interpellé par leur foi ? N’oublions pas qu’une vraie rencontre chacun peut donner et recevoir ! Le dialogue que je peux initier, vise-t-il de permettre à l’autre de dire le meilleur de ses convictions ? Trop souvent, nous entendons « évangéliser » comme une démarche où nous allons dire aux autres de penser et de croire comme nous. Cette démarche a une dimension très égocentrée. Si je caricature quelque peu, je voudrais que l’autre soi comme moi ! Ca peut révéler une difficulté à accueillir l’autre dans son originalité, une difficulté à bien vivre l’hyper diversité des humains ! Cette démarche de la recherche du dialogue sur nos convictions profondes est très décapante car m’oblige à remettre en cause ma propre foi. J’ai rencontré bien des fois des personnes ayant quittées l’Eglise sur la pointe des pieds car elles n’y trouvaient plus de quoi se ressourcer spirituellement et sont donc parties chercher ailleurs ce dont elles avaient besoin pour avancer sur leur chemin spirituel. Ce qui revient le plus dans ces échanges est l’importance pour une grande majorité de vivre l’amour, le respect, l’attention aux autres. Ils en parlent avec beaucoup de convictions. Il est parfois bien palpable que c’est pour eux une source de vie que de vivre cela avec leur entourage. C’est pour eux une manière de vivre le sacré, le divin. C’est souvent pour moi, des occasions d’action de grâce pour cette vitalité. N’oublions pas que le Christ s’est souvent émerveillé de la foi de non-juifs ! Cela m’invite à devenir un contemplatif du mystère humain. Apprendre à scruter cette myriade de styles de vie, de personnalités, de tempéraments, de comportements et se laisser interpeller par tous ces visages créés à l’image de Dieu.

 

Pour aller à la rencontre

Se sortir de tout schéma de rentabilité, d’efficacité. Notions extrêmement fortes dans nos représentations mentales basées sur un schème : le temps c’est de l’argent ! Cela est le dogme fondamental de notre société capitaliste. C’est un dogme qui paramétrise la quasi-totalité de nos manières de vivre. Les premiers mois avec mon confrère, on était quelque peu dans cette dynamique de vouloir rentabiliser nos rencontres. Mais très vite on a compris qu’il fallait y aller vraiment les mains vides c’est-à-dire ne pas avoir de projet préétabli ! Cela n’est vraiment pas simple, car aller chez quelqu’un en lui disant on vient juste pour vous rencontrer, juste faire connaissance, juste partager sur ce qui fait votre vie, ça étonne les gens, ça les rend quelque peu suspicieux. Que ce cache-t-il derrière cela ? La gratuité n’est quasiment plus de ce monde pourtant Dieu est gratuit, il ne peut ni se vendre ni s’acheter ! C’est donc apprendre à vivre l’appel de Dieu à Abram : Va ! Accepter de ne pas savoir où aller, ni qui rencontrer.

Adopter l’attitude du pèlerin qui va rencontrer Dieu dans ceux qu’il croise. Prendre son temps, aller posément, faire de notre marche une prière, se nourrir de l’environnement, du paysage. Prier pour la personne à rencontrer. Je peux vous garantir que ce style de mission est tout d’abord une véritable conversion pour moi. Jusqu’à maintenant j’étais beaucoup dans l’organisation de séjours, de camps de jeunes, de sessions de formation, de week-end de récollection etc. Donc beaucoup dans le faire. J’avais l’impression d’exister à partir de mes projets. Et cela a été une très bonne période de ma vie et surement aurai-je encore à m’investir dans la réalisation de ce genre de projets mais maintenant ce n’est plus ma raison d’être. J’apprends petit à petit à être un simple pèlerin. Il me semble qu’en Eglise, depuis des décennies nous sommes fort portés sur l’importance d’être engagés, investis, de participer à des groupes, des rencontres etc. et surement faut-il cela mais je prends bien conscience aussi dans notre vie stressée, il est nécessaire de trouver des moyens différents pour vivre notre foi.

Aller à la rencontre des autres, c’est être prêt à avoir des portes fermées et des portes qui se ferment dès qu’on annonce que nous sommes d’Eglise. Je ne suis pas responsable de l’attitude de l’autre, j’ai simplement le gout de partager Celui qui me fait vivre.

Accepter que l’autre n’ait pas envie de discuter avec moi, qu’il reste avec les clichés qu’il a intégrés sur l’Eglise, sur les croyants etc. Lorsque certains ferment tout de suite la porte de leur maison, ce n’est pas moi, Vincent, qu’ils rejettent mais bien l’idée qu’ils ont de l’Eglise. Ça peut être aussi leur propre expérience d’avoir ouvert la porte à certains missionnaires, comme par exemple les témoins de Jéhovah, qui ont souvent la particularité de faire du forcing pour dire aux gens comment ils doivent croire. Cela est insupportable car c’est vouloir réduire l’autre à soi !!! D’où ce rejet immédiat. C’est donc apprendre à faire une différence entre ma personne et ce que je représente à leurs yeux.

Entrer dans cette démarche, demande d’avoir un réel intérêt pour la personne à rencontrer. C’est l’inviter à parler de son quotidien, de ses relations dans le monde du travail, dans son voisinage, au sein de la famille etc. Etre attentif aux perches tendues pour approfondir un sujet. Nos contemporains ont grandement besoin d’être accueillis, écoutés, reconnus.

C’est aussi apprendre à ne pas réagir au quart de tour, quand quelque chose me plait beaucoup ou lorsque ça me heurte mais laisser la personne s’exprimer jusqu’au bout. La rencontre doit bien davantage être le lieu d’un partage que d’un débat (lorsque l’on se débat c’est qu’on est en danger !!). Nous n’avons pas de bataille à gagner mais davantage susciter une réflexion sur le mystère de la Vie. Là aussi, il faut oser regarder nos fonctionnements habituels. Combien de fois dans des discussions nous coupons la parole à l’autre pour continuer son idée pour, s’en même sans rendre compte, prendre la place et se mettre au centre de la discussion. Cette aventure m’apprend à mettre de côté mon ego envahissant !!!

Pour bien des gens, l’intérêt de la vie tourne autour de leur confort personnel. Ça leur suffit, ils ne cherchent pas plus loin. Cela aussi c’est à accueillir.

Au bout d’un moment dans la discussion, on peut avancer la réflexion sur ce qui pourrait améliorer leur vie, notre vie commune. Il y a bien des rencontres où la dimension religieuse ou spirituelle n’est pas abordée. Nous entendons souvent qu’en Eglise, vu que nous devenons une minorité, on serait comme au temps des premiers chrétiens mais cela ne me semble pas ajusté. Tout d’abord, en ce temps-là c’était principalement un monde de croyants, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui mais surtout c’est que nous avons 2000 ans d’histoire derrière nous avec quelques pages très lourdes à porter. Ceci a suscité bien du ressentiment et de l’animosité sur l’Eglise. Elle a été pendant des siècles beaucoup trop imposante, se fourvoyant avec le monde temporel et prenant le pouvoir. Ceci a suscité de grandes blessures et rivalités dont nous sommes encore avec beaucoup de conséquences aujourd’hui. Notre habitude bien française de regarder principalement le négatif d’une situation, n’aide pas à équilibrer l’histoire de l’Eglise qui a eu et a encore de très belles pages d’histoire dont nous pouvons être fiers. Il y a donc un chemin de réconciliation à vivre entre l’Eglise que nous sommes, que nous représentons et les personnes que nous allons rencontrer. Mais cela ne se fait pas en une seule fois. C’est de l’ordre de l’apprivoisement, du compagnonnage.

 

Dans les rencontres organisées

Ce dont l’Eglise a le plus besoin aujourd’hui est d’avoir des chrétiens capables de dire leur foi, leurs convictions, ainsi que leurs questions sur la vie ou les différents sujets d’actualité et de société. L’un des moyens qui est assez bien adapté est l’organisation de repas par un chrétien qui désire s’impliquer quelque peu dans cette aventure missionnaire. Oser proposer à quelques voisins ou connaissances, qui ne soient pas obligatoirement des chrétiens mais avec qui il est possible de proposer un temps convivial autour d’un repas et discuter de différents sujets.

Avant d’entrer dans son ministère le Christ a commencé par vivre 30 ans d’une manière cachée comme on dit. C’est-à-dire qu’il a largement pris le temps de faire connaissance avec ses contemporains, appris à aller à leur rythme. Il sera plusieurs fois agacé de nos fonctionnements. Il dira « jusqu’à quand aurai-je à vous supporter ? Que votre cœur est lent à croire ! » Il nous faut accepter cette lenteur humaine à entrer dans les mystères de la vie divine. Ces lenteurs ne sont pas que chez les autres, elles sont aussi chez nous, comme c’était le cas pour les disciples eux-mêmes qui n’arrivaient pas à saisir le chemin que le Seigneur leur proposait et tout particulièrement celui de la passion et de la croix.

Pour avancer sur ce chemin de vie il est nécessaire de commencer par discuter de sujets plus basics. Pendant des siècles nous avons fonctionné sur le mode de l’opposition. Et cela a apporté beaucoup de conflits, de guerres, de condamnations. Le défi aujourd’hui est d’apprendre à avancer ensemble, même si nous avons des points de vue différents. Se mettre dans l’attitude d’écouter ce que l’autre a à dire sur des sujets qu’on n’ose guère aborder. Je vous donne l’exemple lors d’un café proposé après une messe. Nous étions une dizaine, nous discutions un peu de tout, il y avait bien trois ou quatre conversations en même temps. Un moment j’ai entendu qu’à l’opposé de moi, des femmes parlaient des cimetières. L’une d’entre elles disaient qu’elle n’avait pas besoin d’aller dans ce lieu pour être en communion avec ses défunts. J’ai pris la balle au bond pour qu’on puisse avoir une réflexion commune sur la question de la mort. Ceci a amené surtout une discussion sur la vie et notre rapport à la vie. Sont arrivés spontanément les questions de l’euthanasie mais aussi du début de vie avec les questions d’avortements, de conception de vie de plus en plus technicisées etc. Ce n’est pas encore le temps d’avoir un temps de formation poussé sur de tels thèmes, il faut d’abord s’assurer que chacun puisse être respecté là où il en est dans son positionnement sur ces questions délicates. S’il n’y a pas respect, il ne peut y avoir de cheminement commun.

Bien évidemment une des grandes joies pour un missionnaire est lorsqu’il arrive à parler en profondeur de son Sauveur, lorsque nous arrivons à partager une parole d’évangile qui donne sens pour la personne rencontrée, mais il faut accepter de vivre cette frustration, pour ne pas écœurer celui qui est peu habitué à ce style de nourriture spirituelle.

Je ne sais pas où cette démarche missionnaire va nous mener. Je continue à la porter dans ma prière tout en acceptant de ne pas savoir où nous allons et en me laissant interpeller par d’autres initiatives de mission.

Vincent GOGUEY, CM 🔸

Vincent Goguey

Vincent Goguey

Fils de paysan Picard né le 03 septembre 1964. Une douzaine d’année de ministère dans les quartiers nord de Marseille à partir de mon entrée dans la chétive en 1990. Principalement en mission auprès des adolescents. Actuellement en communauté à Bondues et surtout en itinérance pour animer des temps de réflexion auprès de collégiens et lycéens sur la France et la Belgique. Anime aussi auprès des jeunes Voyageurs pour le temps des pèlerinages.
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Aller à la rencontre des autres, c’est être prêt à avoir des portes fermées et des portes qui se ferment dès qu’on annonce que nous sommes d’Eglise.