Saint Vincent de Paul et la communauté (III)

Le père Claude LAUTISSIER, directeur des Archives de la Congrégation de la Mission à la Maison-Mère de Paris, nous offre un article (numérisé) du père Jean Morin autour des origines de la “communauté” telle que saint Vincent de Paul l’a conçue pour les confrères de son temps et que nous pouvons relire à la lumière de notre expérience actuelle. Notre vie en commun destinée à la Mission le père Morin n’arrête pas de nous le dire ! Bonne lecture de ces deux premières parties.

III. La communauté du « Collège des Bons Enfants » (1625-1632)

Depuis le 1er mars 1624, saint Vincent était « principal » du Collège des Bons-Enfants ; et le 6 mars il prenait possession de l’Établissement. Mais une clause du Contrat de 1625 permet de supposer que le « principal » ne put s’installer aussitôt dans cette nouvelle résidence.

« …lesdits seigneur et dame (madame surtout, sans doute) entendent que ledit sieur Paul fasse sa résidence continuelle et actuelle dans LEUR maison, pour continuer à eux et à leur dite famille l’assistance spirituelle qu’il leur a rendue depuis longues années en ça… » (XIII, 199).

Madame de Gondi meurt le 23 juin 1625 et Monsieur Vincent obtient de Monsieur de Gondi l’autorisation de passer outre à cette clause du contrat. Il peut donc rejoindre sa Communauté au Collège des Bons-Enfants ; ce qu’il fit vraisemblablement entra le 20 octobre et le 22 décembre 1625.

 

1. La Communauté des « trois»

C’est donc fin 1625, sans doute, que se place la suite du témoignage cité plus haut : (XII, 8) « … le Collège des Bons-Enfants, où nous nous retirâmes, Monsieur Portail et moi, et primes avec nous un bon prêtre à qui nous donnions 50 écus par an. Nous nous en allions ainsi tous trois prêcher et faire la Mission de village en en village … »

Cette Communauté « Apostolique » composée de M. Vincent, M. Portail et le « bon prêtre » a été la première « stable » et entièrement adonnée à la Mission. Elle ne correspond pas encore à toutes les prescriptions du Contrat (cf. par exemple le statut « économique » du bon prêtre payé 50 écus), mais constitue la toute dernière expérience communautaire avant la première « Communauté des Prêtres de la Mission ».

Le texte (XII, 8) continue : « Voilà ce que nous faisons nous autres, et Dieu cependant faisait ce qu’il avait prévu de toute éternité. Il donna quelques bénédictions à nos travaux, ce que voyant, de bons ecclésiastiques se joignirent à nous et demandèrent à être des nôtres. »

Selon saint Vincent, le recrutement de la première Communauté se fit au vu des travaux. C’est la Mission elle-même qui attira ces bons ecclésiastiques, lesquels demandèrent à entrer. Les premières vocations à la Mission furent donc des vocations vraiment apostoliques qui se décidèrent en voyant les travaux et entrèrent pour la Mission.

 

2. La Communauté des « quatre »

Ces premières vocations à la Mission, nous les connaissons. Ce sont, les signataires de l’Acte d’Association du 4 septembre 1626 (XIII, 203-205)

Le Contrat de Fondation demandait à saint Vincent… d’élire et choisir six personnes ecclésiastiques … entre ci et un an prochainement venant.

Quinze mois plus tard, ils sont quatre à signer : M. Vincent, M. Portal, M. du Coudray et M. de la Salle. Ces deux derniers se sont sans doute présentés vers mars ou avril 1626, ce qui permet à saint Vincent d’écrire dans l’acte :

« Nous, en vertu de ce que dessus, après avoir fait preuve, un temps assez notable, de la vertu et suffisance de François du Coudray, prêtre, du diocèse d’Amiens, de Messire Antoine Portail, prêtre du diocèse d’Arles, et de Messire Jean de la Salle, aussi prêtre, dudit diocèse d’Amiens, avons iceux choisis, élus, agrégés et associés… pour ensemblement vivre en manière de congrégation, compagnie ou confrérie, et nous employer au salut dudit pauvre peuple des champs » . [52]

C’est donc un contrat écrit et signé qui « forma » la première Communauté des Prêtres de la Mission. Par ce contrat, les signataires « se lient et unissent POUR s’employer, en manière de mission, à catéchiser, prêcher et faire faire confession générale au pauvre peuple des champs ». Il s’agit donc bien d’un contrat apostolique.

On a également remarqué la formule : « pour ensemblement vivre en manière de congrégation, compagnie ou confrérie ».

Si la terminologie est encore vague, la vie commune – conformément à la Fondation – est explicitement formulée. Pour le reste, on promet, d’observer ladite fondation et le règlement particulier qui selon celui sera dressé et d’obéir tant à nous qu’à nos successeurs supérieurs, comme étant sous notre direction, conduite et juridiction. Ce que nous susnommés du Coudray, Portail et de la Salle agréons, promettons et nous soumettons garder inviolablement.

Le même jour et devant les mêmes notaires, saint Vincent faisait donation de ses biens à ses parents. (XIII, 61-63)

Les quelques lettres que nous avons de cette période 1626-1628 ne donnent que de rares échos sur la vie de la jeune Communauté. Les missions semblent se succéder à un rythme soutenu et Louise de Marillac a quelque mal à suivre son remuant Directeur et se plaint de ses absences aussi longues quo répétées (1,28). L’alternance prévue dans le Contrat (1 mois de mission et 15 jours de résidence), dès le début, ne semble guère observée, le travail prenant le pas sur la résidence (I, 36, 38, 40).

Quant aux Documents que nous trouvons au tome XIII, sur cette période, ils reprennent le plus souvent les termes du Contrat, insistant toujours et sur la finalité apostolique de la Communauté et sur la vie en commun (XIII, 206, 207, 215)

On peut également remarquer que l’Acte du 15 juillet 1627 (XIII, 213-214) fait mention de nouveaux membres dans la Communauté : aux quatre de l’Acte d’Association de 1626 s’ajoutent Jean Bécu, Antoine Lucas ainsi que Jean Jourdain qui sera le premier Frère et Jacques Régnier qui est clerc.

 

3. La Communauté des « neuf». (1er août 1628)

Les deux lettres que saint Vincent écrivit au Pape Urbain VIII, en juin et août 1628 sont signées de MM. de la Salle, J. Bécu du Coudray, Portail, Callon, Dehorgny, Brunet, Lucas et M. Vincent. Ces lettres, écrites dans le but d’obtenir l’approbation de Rome pour la Congrégation permettent de se faire une assez bonne idée de l’essor et des orientations de la Communauté (I, 42-62).

Six points peuvent être soulignés tout particulièrement :

 

1) Finalité apostolique et vie commune

L’essentiel du contrat de Fondation est repris de façon claire et saisissante : « …quelques prêtres résolus à vivre ensemble et à s’unir en Congrégation, après avoir quitté, avec les titres et les emplois ecclésiastiques qu’on a d’ordinaire dans les villes, l’espoir même de s’en procurer à l’avenir, et cela, pour faire profession de s’adonner, sous la direction dudit Vincent de Paul, au « salut des pauvres gens des champs… »

Trois thèmes essentiels à la Communauté des Prêtres de la Mission, dans ces quelques lignes : s’adonner au salut des pauvres gens des champs, résolus à vivre ensemble et à s’unir ; après avoir quitté titres, bénéfices et espoir d’en avoir. [54]

Le paragraphe suivant explique clairement les raisons de cette dernière exigence : on renonce aux bénéfices, « pour se livrer plus facilement et plus utilement au bien spirituel des habitants des campagnes… pour s’appliquer entièrement au salut des gons de la campagne… »

C’est là une motivation dont il conviendra de se souvenir au moment de l’introduction des Vœux dans la Communauté. La première forme de « renoncement » dans la Congrégation a été exigée POUR une disponibilité entière et durable au salut des pauvres gens des champs.

Quant à la vie commune, un autre passage de cette lettre précise : pour mener ensemble la vie commune, à l’exemple des religieux ». Cette précision était-elle de trop ? En tout cas, la réponse fut négative et ainsi motivée par la Propagande : « considerans illas petitiones terminos Missionis transgredi ac ad institutionem novae religionis tendere… » (XIII, 225)

 

2) La Géographie de la Mission

Le texte de la lettre donne une idée de l’extraordinaire essor des missions en deux années : « …non seulement sur les terres desdits seigneur et dame fondateurs… mais encore dans beaucoup d’autres parties de ce Royaume de France, comme dans les archevêchés de Paris et de Sens, dans les évêchés de Châlons en Champagne, de Troyes, Soissons, Beauvais, Amiens et Chartres… »

 

3) Le Recrutement de la Communauté

La supplique demande au pape de nommer ledit Vincent instituteur et supérieur général desdits prêtres, de ceux qui désirent s’adjoindre à eux et des personnes indispensables pour vaquer aux emplois domestiques dans « la Congrégation, dite de la mission, à laquelle ils s’unissent pour mener ensemble la vie commune. »

Et, un peu plus loin, le texte cite : « le supérieur, les prêtres, officiers, ministres et coadjuteurs des maisons. »

Les frères qui, on le sait, joueront un si grand rôle sous la direction de saint Vincent sont ici, et pour la première fois mentionnée comme membres de la Communauté.

 

4) La Pauvreté de la Communauté

La lettre rappelle la gratuité absolue du travail missionnaire : « … aux frais et dépends de ladite congrégation, ne recevant et n’attendant aucune récompense ou compensation matérielle… »

De par ailleurs, on l’a vu, les membres de la Communauté renoncent personnellement aux bénéfices. D’où le système économique des fondations et « dotations »« … qu’il soit permis audit Vincent … d’accepter librement… la possession corporelle, réelle et actuelle de tous ces biens et d’en garder à perpétuité les fruits, revenus et produits, d’en percevoir, exiger, lever et récupérer les droits, revenus et intérêts … »

La Communauté vivra donc de revenus. C’était, semble-t-il, le seul moyen pour éviter et la rétribution du travail et la mendicité.

 

5) L’Exemption

Un long paragraphe de la lettre traite de la situation juridique de la Communauté dans l’Église. Saint Vincent y demande expressément que soient exemptés : le supérieur, les prêtres susdits et tous les membres de ladite congrégation de la juridiction de leurs Ordinaires et de les faire dépendre du Saint Siège Apostolique… »

Mais intervient aussitôt la mise au point pastorale essentielle pour saint Vincent : [55] « …de telle sorte néanmoins que lesdites personnes soient tenues, on ce qui regards les missions d’obéir aux très révérends seigneurs Évêques et Ordinaires de leur résidence, d’aller où et vers qui ils seront envoyés… »

Curieusement, la lettre du 1er août ajoute ici quelques précisions à la version de juin ; et ces précisions éclairent sans doute la conception vincentienne de l’exemption, par l’évocation des thèmes de disponibilité et mobilité missionnaires. En effet, si les missionnaires se doivent d’obéir aux Ordinaires en ce qui regarde les Missions, le supérieur souhaite se réserver la « liberté » de choisir les missionnaires, nommer et déposer les supérieurs, de transférer d’une maison à une autre et « de les rappeler en quelque lieu ou on quelque maison qu’ils soient pour une mission ou si quelque nécessité l’exige ».

On soupçonne déjà là l’un des grands problèmes de la Mission naissante, qu’on pourrait traduire en langage d’aujourd’hui de la façon suivante : la tension entre les exigences de l’insertion pastorale et les nécessités de la disponibilité-mobilité missionnaire.

 

6) Les Structures de la Communauté

Elles ne sont qu’évoquées dans le texte. On peut cependant remarquer qu’aussitôt après avoir demandé le droit d’édicter statuts et règlements pour la Compagnie, la lettre poursuit : « …Que votre Sainteté veuille bien accorder encore audit Vincent plein pouvoir de corriger, modifier et retoucher les règles, quand elles seront faites, publiées et édictées, toutes les fois que les dispositions et les changements des personnes et des choses et des temps le demanderont… »

Les règles ne sont pas composées… elles ne le seront que trente ans plus tard et déjà saint Vincent se soucie du droit de pouvoir les modifier compte tenu des changements des personnes et des choses et des temps. Cette conception évolutive des structures était à souligner.

Bien que rejetée par Rome (XIII, 225), cette supplique de saint Vincent fait clairement le point sur l’état et les projets de la jeune Communauté, en août 1628. « La Mission demeure la raison d’être de la Communauté ; la vie commune se structure à l’exemple des religieux » ; et, enfin, le problème de l’exemption dans l’insertion apparaît comme le cap à franchir.

 

4. « … Cette nouvelle Mission extraordinaires ». (4 déc. 1630)

Avent d’en venir à la très intéressante « Opposition des Curés de Paris » où l’on trouve cette curieuse expression « Mission extraordinaire », opposée aux « prêtres ordinaires », il convient de faire état des quelques échos que nous trouvons dans la correspondance de l’époque de la vie de la Communauté.

Toujours très active (missions à Beauvais, Montmirail, Chelles, Bergier, Mesnil…) elle ajoute à ses travaux l’Œuvre des Ordinands, lancée à Beauvais en septembre 1628. (I, 65-66). Elle semble cependant observer le temps de résidence prévu, dans le Contrat, pour les mois d’été. Le 12 septembre 1631, saint Vincent écrit :

« Nous vivons d’une vie quasi aussi solitaire à Paris que les Chartreux, pource que, ne prêchant pas ni catéchisant ni confessant à la ville, personne presque n’a à faire à nous, ni nous à personne ; et cette solitude nous fait aspirer au travail à la campagne, et ce travail à la solitude. » (I, 122)

On sent bien quelque nostalgie de la Mission dans ces lignes. Que faisait-on pendant ces longs mois ? Une autre lettre, également de septembre, mais de 1628 nous en donne quelque idée. Saint Vincent est à Beauvais et écrit à M. du Coudray qui devait le remplacer à la tête de la Communauté des « Bons-Enfants ». (I, 64-68) : [56] « … Mais comment se porte la Compagnie ? Tout le monde est-il en bonne disposition ? Chacun est-il bien gai ? Les petits règlements s’observent-ils toujours ? Étudie-t-on et s’exerce-t-on sur la controverse ? Y tenez-vous l’ordre prescrit ? Je vous supplie, Monsieur, qu’on travaille à cela qu’on possède bien le petit Bécan. Il ne se peut dire combien ce petit livre sert… !! »

On apprend également, par cette lettre, que M. Lucas est détaché pour son travail et Monsieur Vincent se soucie de sa relation la Communauté : « Comment se porte M. Lucas en son travail ? Cet emploi lui revient-il ? Revient-il souper et coucher au Collège ? Assiste-t-il à nos Conférences ? »

Quoiqu’il en soit, cette vie Commune en résidence apparaît bien comme une sorte de parenthèse dans la vie missionnaire et la situation « normale » pour la Communauté est en mission. On y est à tour de rôle supérieur (IX, 8), et St Vincent écrit au P. Portail, le 21 juin 1631 : « J’espère beaucoup de fruit de la bonté de Notre-Seigneur, si l’union, la cordialité et le support sont entre vous deux… et parce que vous êtes le plus ancien, le second de la Compagnie et le supérieur supporte tout, je dis tout, du bon M. Lucas ; je dis encore tout, de sorte que vous déposant de la supériorité, ajustez-vous à lui en charité… Surtout qu’il ne paraisse point aucune scission entre vous. Vous êtes là sur un théâtre sur lequel un acte d’aigreur est capable de tout gâter… » (I, 112-113).

Ces curieuses consignes à un supérieur en mission donnent quelque idée de l’esprit que saint Vincent voulait entretenir dans ses Communautés Apostoliques.

Mais beaucoup plus que les problèmes internes à la Communauté, c’est la situation de la Compagnie dans l’Église en général et dans l’Église de France en particulier qui préoccupe saint Vincent.

En 1631, le Parlement de Paris doit entériner les lettres Patentes par lesquelles le Roi approuve la Congrégation de la Mission (XIII, 206-208 ; 225-227). Mais, au nom des Curés du diocèse de Paris, « le Syndic des curés de cette ville et faubourgs » fait opposition (XIII, 227-232). C’est un texte « dur », presque « polémique ». Mais cette opposition sera certainement, pour saint Vincent, révélatrice et l’amènera à mieux préciser la place de la « Mission » dans l’Église.

Trois griefs sont faits aux « soi-disant prêtres de la Mission » :

– on craint qu’ils ne renoncent pas vraiment aux emplois dans les villes ;

– on craint qu’ils s’immiscent intempestivement dans les paroisses ;

– on craint qu’ils en viennent à vouloir participer aux revenus des paroisses…!

Certes, dans la Contrat, la Communauté s’engage clairement sur tous ces points, mais cela n’est pas suffisant : « …car bien que toutes telles congrégations, de prime abord et en la source de leur première institution, soient très pures et fondées dans la considération de la plus éminente piété, dans la suite des années, l’ambition et l’avarice les changent entièrement… »

D’où trois conditions expresses :

– « qu’aucun vienne dedans une paroisse sans la permission du Curé ;

– « qu’aucun exercice de mission ne se fasse aux heures des offices habituels ;

– « que soit, à tous ces nouveaux prêtres de la mission, retranchée et ôtée l’espérance de pouvoir jamais prétendre, ni demander, soit sur le bénéfice de l’Église où ils entreront, soit sur le peuple, aucune rétribution de salaire… à quoi il est d’autant plus nécessaire de pourvoir, qu’il est certain que, quelque prétexte qu’ils prennent, en cette nouvelle institution, de refuser, leur intention n’est autre sinon de parvenir insensiblement à un partage des bénéfices… »

A plusieurs reprises, dans ce texte, intervient un parallèle ou plus exactement une opposition entre le ministère ordinaire et le ministère extraordinaire. On craint « des rixes et querelles journalières… entre les prêtres ordinaires [57] et ceux, de cette extraordinaire Mission, laquelle extraordinaire Mission serait inutile si les évêques soigneux à la un troupeau ne donnaient point les cures qu’à personnes de piété et capacités connues. Auquel cas, un curé serait suffisant pour célébrer le service, prêcher et catéchiser. Doncques la cour, s’il lui plaît, remédiera à ce point que cette nouvelle Mission extraordinaire ne nuise point aux fonctions de l’ordinaire… »

Dans sa forme « polémique », ce texte révèle bien la difficulté de situer la Mission dans la Pastorale Ordinaire. Ces mises en garde des Curés de Paris, comme sans doute aussi les difficultés rencontrées « sur le terrain », amèneront saint Vincent à préciser son projet. On le remarque, entr’autres, dans les consignes qu’il donne à François du Coudray envoyé à Rome pour activer l’affaire de la reconnaissance de la Congrégation.

 

5. …« Les cinq maximes fondamentales de la Congrégation »

Cette même année 1631, an effet, (I, 115-116), saint Vincent est amené à préciser ce qu’il appelle – par deux fois – les cinq maximes fondamentales de la Congrégation ; ajoutant qu’on n’y pourrait rien changer ni ôter qui ne portât un très grand préjudice. »

Ces consignes à M. du Coudray, envoya à Rome, sont précédées et motivées par le rappel de la raison d’être de la Communauté :

Le pauvre peuple se damne… c’est la connaissance qu’on en a eue qui a fait ériger la Compagnie … pour ce faire, il faut vivre en Congrégation… C’est très clair, il faut vivre en Congrégation pour assurer le travail d’évangélisation qu’on se propose.

D’ailleurs, les quatre premières maximes fondamentales de la Congrégation ne portent que sur le travail missionnaire :

–      laisser le pouvoir aux évêques d’envoyer les missionnaires dans la part de leur diocèse qu’il leur plaira ;

–      que les missionnaires seront soumis aux curés où ils font la mission, pendant le temps d’icelle ;

–      que la mission soit totalement gratuite et que les missionnaires vivent à leurs dépens ;

–    que l’on renonce à tout ministère en ville (où il y a évêché ou présidial ; sauf pour les Ordinands ct ceux qui feront les exercices dans la maison.

Il s’agit de situer la Mission dans l’Église, juridiquement et pastoralement. La Mission doit être, non pas « extraordinaire » comme le craignent les Curés de Paris, mais « envoyée » par l’évêque et « soumise » aux Curés. L’option est nette et la volonté d’insertion (comme l’on dirait aujourd’hui) Évidente, pendant le temps de la mission.

La gratuité du travail et la renonciation aux villes maintiendront, de leur côté, la Congrégation dans sa ligne désintéressée et missionnaire au service des pauvres gens des champs.

Enfin, la dernière maxime affirme la nécessité d’une autonomie de la Communauté. Soumise et « insérée » dans son travail, elle n’en est pas pour autant ni diocésaine, ni, à fortiori, paroissiale et le supérieur revendique l’entière direction d’icelle.

Ces cinq maximes doivent donc, selon saint Vincent, être considérées comme fondamentales de la Congrégation. Elles affirment tout à la fois mais à des niveaux différents l’insertion pastorale de la Mission, et son autonomie. C’est là la volonté de saint Vincent qui, pour le moment semble perçue comme « contradictoire » par Rome : l’autonomie souhaitée lui semblant « tendre à l’institution d’une nouvelle religion » . [58]

Mais Monsieur Vincent sait être persévérant. Grâce sans doute aux difficultés rencontrées (comme l’opposition des Curés de Paris), il a précisé son « dessein » et ne veut lâcher aucun des deux bouts de la chaine ! Insérée mais autonome ; et il conclut : « …Baste pour les paroles, mais pour la substance, il faut qu’elle demeure entière… Tenez y donc ferme et faites entendre qu’il y a de longues années que l’on pense à cela et qu’on en a l’expérience. »

Cette période du « Collège des Bons-Enfants » (1625-1632) constitue bien la première étape et la première forme de la Communauté de la Mission. Une Communauté qui intérieurement s’organise et qui extérieurement cherche à se situer dans l’Église.

Intérieurement, le fait de la résidence semble avoir été important. Le contrat de Fondation, on l’a vu, prévoyait de longues périodes de résidence : un mois de missions et 15 jours de résidence plus les mois de juin, juillet, août et septembre. Cela représente pratiquement six mois sur douze de résidence communautaire. Certes, il semble bien que ce rythme et cette alternance ne furent guère mathématiquement respectés, le temps de travail mordant souvent sur les temps de résidence, mais dès cette époque il apparait que l’organisation de ces longs jours de résidence (conçus plus ou moins sur un type « religieux ») modifie progressivement le style communautaire de ce qui n’était, au début, qu’une “Équipe de travail »… comme l’on dirait aujourd’hui. (Un certain phénomène de sédentarisation... ?)

Extérieurement, la Communauté cherche à se situer dans l’Église, par rapport à la Pastorale Ordinaire de l’Église. L’opposition des Curés de Paris se présente comme une sorte de « phénomène de rejet ». On demande que « cette nouvelle Mission Extraordinaire ne nuise pas aux fonctions de l’Ordinaire » et l’on se méfie beaucoup de « tous ces nouveaux Prêtres »… Dans les cinq maximes envoyées à M. du Coudray, saint Vincent situe vigoureusement sa Communauté dans l’Église : Totalement désintéressée, la Communauté dépendra – pour son travail Apostolique – des Évêques et sera soumise aux curés « où elle fait mission » ; mais pour sa vie et son organisation interne, elle ne dépendra que « du supérieur de la compagnie ».

On le voit, avec les termes et les réalités du temps, c’est tout le problème de l’insertion pastorale et de l’autonomie de la Communauté qui est ici posé et défini.

Au cours de cette période du « Collège des Bons-Enfants », la première communauté de la Mission s’organise donc intérieurement et se définit et se situe dans l’Église et par rapport « aux fonctions de l’Ordinaire »

Jean MORIN, CM 🔸

Claude Lautissier

Claude Lautissier

Responsable des Archives de la Congrégation de la Mission [lazariste] à la Maison-Mère de Paris
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Au cours de cette période du « Collège des Bons-Enfants », la première communauté de la Mission s’organise donc intérieurement et se définit et se situe dans l’Église et par rapport « aux fonctions de l’Ordinaire ».

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