« Vous êtes le sel de la terre, […] vous êtes la lumière du monde ». Lorsque nous entendons ces affirmations du Christ, nous les comprenons immédiatement d’un point de vue moral, et sans doute n’avons-nous pas tort de les comprendre ainsi, mais notre tort vient de les comprendre seulement dans cette dimension morale

Homélie. 9 février 2020, 5 dimanche du Temps Ordinaire. Chapelle Saint Vincent de Paul – Paris

« Vous êtes le sel de la terre, […] vous êtes la lumière du monde ». Lorsque nous entendons ces affirmations du Christ, nous les comprenons immédiatement d’un point de vue moral, et sans doute n’avons-nous pas tort de les comprendre ainsi, mais notre tort vient de les comprendre seulement dans cette dimension morale. Lorsque l’on prend le chapitre 5 de saint Matthieu d’où est tirée cette péricope évangélique, l’on constate que cette affirmation du Christ appartient au discours sur la montagne et qu’elle se situe entre les béatitudes « heureux » enseigne le Seigneur et un commentaire renouvelé des commandements « vous avez appris […] et bien moi je vous dis »… Il faut en conclure qu’être le sel de la terre ou être la lumière du monde requièrent une plongée pour chacun d’entre nous dans l’essence même du Christianisme : accueillir les béatitudes et accueillir les commandements, voilà ce qui constitue chacun d’entre nous comme sel et lumière. Pour marquer les esprits le Christ utilise cette belle figure de style que l’on appelle anaphore : le début de chaque phrase est marqué d’un « heureux » et d’un « vous avez appris […] et bien moi je vous dis »…

Ainsi si l’on veut comprendre l’enseignement que le Seigneur nous donne aujourd’hui il faut l’accueillir à la suite des Béatitudes. Il ne nous sert à rien de se demander ce que nous aurons à faire comme Chrétiens au sortir de cette liturgie dominicale pour être sel et lumière, si nous ne comprenons pas que le Christ vient d’abord à nous et qu’en lui notre vie prend véritablement sens, non pas qu’il nous appelle à devenir quelqu’un d’autre, mais tout simplement parce que ce qu’il nous dit a rejoint ce qu’est notre vie et que sa parole trouve un échos en nous. Les foules qui écoutent Jésus peuvent devenir sel et lumière parce qu’elles ont accueilli le discours des Béatitudes ; et qu’a dit le Christ ? Nous le savons : « Heureux les pauvres de cœur, […]. Heureux ceux qui pleurent […]. Heureux les doux […]. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice […]. Heureux les miséricordieux […]. Heureux les cœurs purs […]. Heureux les artisans de paix […]. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice ». Frères et sœurs chaque béatitude a sa propre tonalité et chacun d’entre nous est appelé non pas à les embrasser toutes mais bien à laisser résonner en son cœur la béatitude qui lui correspond le plus, la béatitude qui marque sa vie comme un sceau : vous êtes-vous jamais demandé qu’elle était la béatitude qui vous touchait le plus ? Comment rencontrer le Christ si aucune des béatitudes ne rejoint votre vie, ne rejoint notre vie ? Chacun d’entre nous est appelé à laisser telle ou telle béatitude faire écho et donner sens à sa vocation. Si nous voulons être sel de la terre ou lumière du monde, nous devons nous reconnaître chacun dans une béatitude : qu’annoncerions-nous au monde si nous ne savions pas ce que le Seigneur est venu nous apporter personnellement. Nous n’annonçons pas une morale, nous annonçons une rencontre – et Dieu sait que lorsque les prêtres, voire les chrétiens, n’ont plus rien à dire qu’ils font de la morale et de la petite morale – nous annonçons une rencontre, celle que nous sommes appelés à faire continuellement avec le Christ sur le chemin des Béatitudes. Ainsi ce matin, qui parmi-nous est pauvre de cœur, qui parmi-nous pleurent, qui parmi-nous est doux, qui parmi-nous a faim et soif de la justice, qui parmi-nous est miséricordieux, qui parmi-nous a le cœur pur, qui parmi-nous est artisan de paix, qui parmi-nous est persécuté pour la justice ? A cette condition et à cette condition seulement nous pourront envisager d’être sel et lumière, car c’est la parole du Christ – ici les Béatitudes – qui nous constituent comme tels. Nous ne sommes pas sel et lumière par nos propres forces, nous sommes sel et lumière parce que nous avons accueilli la Parole, le Verbe de Dieu, lequel a rencontré l’humanité en chacun d’entre nous.

Alors et alors seulement nous pouvons entrer dans le mystère de Dieu, alors et alors seulement nous comprenons la dernière des Béatitudes, clé pour être sel de la terre et lumière du monde, la seule des Béatitudes qui s’adresse à tous : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi ». Cette béatitude ne se comprend que dans le mystère de l’Incarnation et c’est ainsi que l’on peut comprendre le choix que l’Eglise a fait de la deuxième lecture de ce jour. Saint Paul nous a rappelé : « Je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse. Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié », « je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié ». Ainsi si l’on ne peut être sel et lumière qu’en accueillant le discours des Béatitudes, si l’on ne peut être sel et lumière qu’en découvrant ce que le Seigneur vient chercher en nous – nous n’avons pas à être quelqu’un d’autre, nous avons à être nous-mêmes, car c’est bien nous et pas quelqu’un d’autre que le Seigneur est venu chercher – nous ne pouvons répondre en réalité à cet appel du Seigneur qu’en faisant nôtre le mystère de la croix. Et c’est alors que commence la deuxième partie du passage de Saint Matthieu : « vous avez appris […] et bien moi je vous dis […] », ce que nous pourrions ici résumer comme le fait qu’en toute chose, il nous faut nous donner totalement et sans retour. Voilà le mystère de la croix… Voilà le mystère de la vie de chacun d’entre nous. Parce que nous sommes pauvres de cœur, parce que nous pleurons, parce que nous sommes doux, parce que nous avons faim et soif de la justice, parce que nous sommes miséricordieux, parce que nous avons un cœur pur, parce que nous sommes artisans de paix, parce que nous sommes persécutés pour la justice, parce que nous vivons du mystère de la croix qui est un don qui ne se reprend pas, nous sommes alors sel de la terre et lumière du monde. Il s’agit moins de faire que d’être. En réalité, la vie chrétienne est d’abord une manière d’être avant que d’être une suite d’actions. Le don qui nous est demandé est au-delà des actions que nous pouvons poser.

En ce dimanche, si nous voulons demeurer ou redevenir sel de la terre et lumière du monde, accueillons donc dans nos vie le discours sur la montagne, laissons le discours des Béatitudes nous rejoindre là où nous sommes vraiment et non pas là où nous voudrions être et demandons au Seigneur en contemplant le mystère de l’incarnation, le mystère de la croix, de nous montrer le chemin de notre vocation, chemin de charité, chemin de fraternité.

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