Lendemains de Fêtes

Depuis les prémices de l’année des « 400 ans », je note une efflorescence d’études, de recherches, de textes divers et internationaux. D’aucuns répètent, d’autres innovent. Mais je suis interrogé par la réflexion d’un confrère : « Après les célébrations conclues que restera-t-il de tout cela ? ». Lui, doute de quelque résultat. A-t-il raison de se projeter ainsi et nous avec lui ? Permettez-moi d’interroger Monsieur Vincent dans les deux pages requises de l’auteur par la commission qui gère C’Mission

Je regarde sa ténacité : de son vivant, Folleville impulse quelques 840 missions sur Paris et ses alentours tandis que, par les autres maisons, les missionnaires[1] touchent environ un tiers du territoire français. Il va répétant pour se tenir sur la défensive identitaire : « notre principal est l’instruction du peuple de la campagne » (IV, 42). Les charités sont systématiques et clôturent chaque mission ; elles sont d’autant jusqu’à la mort du fondateur et ne peuvent être recensées avec précision. Mais il y a les à-côtés : les exercices spirituels ouverts à tous et c’est là une originalité, soit pour le seul saint Lazare 700 ou 800 à personnes par an (Soit 20.000 entre 1634 et 1660). J’aime relire sous la plume avertie de J-M Roman, les œuvres mal connues : les prédications aux soldats, l’aumônerie des galériens, les interventions ponctuelles efficaces dans les régions dévastées et les œuvres conséquentes, telles que les enfants trouvés, les mendiants, le prisonniers, les esclaves, les malades, les aliénés, les orphelins, les inondés, les paysans déplacés, les religieux et religieuses déplacés, les prêtres appauvris, les exilés etc. Ténacité aussi dans la formation des prêtres en contribuant à l’ouverture de séminaires dans un contexte très favorable (Olier et st Sulpice (voyez l’exposition en cours dans l’église), Bérulle et l’Oratoire, Jean Eudes et des évêques sensibles à ce problème) quelques 400 prêtres par an, sortent des séminaires vincentiens. Les conférences des mardis prolongent cette institution et assurent la permanence de la formation initiale.

Ténacité enfin du côté de Châtillon avec les confréries, et l’élan caritatif donné à partir de cette source perpétuelle ; les dames de condition s’associent de la même manière une fois Vincent à Paris : elles découvrent la personne du pauvre et du même coup se sanctifient. Bloquées par leur rang et leurs obligations mondaines, elles passent la main à leurs servantes dont certaines vont se regrouper en compagnie des Filles de la charité sous la houlette de ste Louise de Marillac et de l’exemplaire Marguerite Naseau. Et suivront aussi toute l’animation spirituelle et des œuvres charitables propres à leur génie féminin.

Ténacité des propos aussi : un principe l’anime : « tenir bon ». Par exemple cultiver les fruits acquis et semer ailleurs comme il le dit à propos de l’expansion de l’Eglise : « Vous voyez que les conquérants laissent une partie de leurs troupes pour garder ce qu’ils possèdent, et envoient l’autre pour acquérir de nouvelles places et étendre leur empire. C’est ainsi que nous devons faire : maintenir ici courageusement les possessions de l’Église et les intérêts de Jésus-Christ, et avec cela travailler sans cesse à lui faire de nouvelles conquêtes et à le faire reconnaître par les peuples les plus éloignés » (septembre 1656 aux missionnaires sur l’Eglise-XI, 355). Il applique à l’activité missionnaire ce qui est une clé de base pour l’avancement spirituel : « il faut grâce pour commencer ; il en faut encore pour persévérer jusqu’à la fin » (I, 356). Ainsi de la Bonne Nouvelle, ainsi de l’activité caritative : il faut l’aide divine pour continuer, sinon le fruit tourne vite à l’aigre.

Que nous reste-t-il à faire ? Tout. L’histoire et sa célébration sont des sortes de tremplins pour mieux rebondir. Beaucoup est à inventer pour aujourd’hui sur le plan de l’Annonce de l’Evangile : initiation, problématique du langage, décalages de toujours entre la pensée théologique et la vie compliquée de beaucoup, méconnaissance de Dieu, de Jésus-Christ, de l’Evangile et surtout d’une Eglise trop sophistiquée et hyper structurée; accompagnement des personnes ; aides des réseaux de contact et de vie ; rassemblements de la vie cultuelle : apprentissage et pratique sacramentelle. Que faire de solide et de vérifiable qui soit ajusté, dans ce pays qui vit naitre st Vincent, il y plus de 400 ans ? Et au plan caritatif ? On vient de parler de changement systémique. Est-ce acquis et suffisant ? En Europe, l’heure serait à « l’entreprise bienveillante » me souffle un homme d’affaire avisé de sensibilité chrétienne, c’est-à-dire donner à la personne que nous rencontrons, ses meilleures chances en lui permettant d’exprimer ce qu’elle porte de meilleur en elle. Cela demande de notre part beaucoup d’attention, de complicité, de délicatesse, d’écoute, de proximité, de savoir-faire pour comprendre et aimer et pour aimer en comprenant. Voilà une attitude vincentienne par excellence

Une chose me titille : j’ai vu ce vaste rassemblement romain appelé « symposium ». Une réussite et un chiffre impressionnant de 11.000 participants, sources romaines ! J’ai entendu des paroles stimulantes pour l’ensemble de la famille vincentienne, nouvelle réalité aux expressions les plus variées, soit modestes, soit fort actives. L’ardeur manifestée, l’enthousiasme collectif, la fascination du nombre enjolivent l’avenir. Bravo aux organisateurs et merci aux participants !

Mais je ne cache pas que je rejette tout amalgame. Si tout se retrouvait dans un vaste ensemble incolore et activé par des principes généraux, le dommage pourrait être considérable. Chaque partie de la famille doit garder ses caractéristiques propres. Un exemple : trois vertus de service pour les filles de la charité, cinq vertus apostoliques pour les confrères de la Mission et non une mixture indifférenciée offerte à tous. St Paul nous inspire : nous sommes un corps et chaque membre apporte sa spécificité, son utilité et sa place irremplaçable pour que l’ensemble vive en harmonie. Chaque groupe est unique en soi et étroitement solidaire. Pour une vraie synergie, il convient de cultiver nos différences réciproques. Ne tombons pas dans la tentation facile d’un conglomérat mais décidons de vivre distincts et complémentaires. La volonté authentifie le désir d’agir ensemble. La richesse ne peut venir que de chaque esprit d’origine. Le seul argument fructueux est issu du charisme de st Vincent, lié à sa personne, à son histoire, aux raisons qui l’ont conduit à donner telles réponses à tels besoins, de telle manière par telle fondation. De cette entreprise naît l’esprit vincentien qui demande toujours actualisation et fécondité pour le monde présent. Pour que vive l’authenticité de l’ensemble, que soit vive et généreuse l’esprit et l’action de chaque branche.

Et provocation possible encore : pourquoi pas de nouvelles créations ? Le prédicateur de la retraite d’Ars, Luigi Mezzadri, jamais assez remercié,  a donné beaucoup à penser ; il faudra en reparler….

Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

Jean-Pierre Renouard

Jean-Pierre Renouard

26 novembre 1934. Ecole publique de Ribaute (Gard), Prime-Combe, Lycée d’Alès (Gard). Séminaire interne Dax- Etudes à Paris et à Rome. Vocation 21 octobre 1955. Vœux 14 avril 1963 et Ordination sacerdotale le 5 avril 1964. Habite au Berceau pour la quatrième fois (Marseille, CIF, Catus, Limoges)

Que nous reste-t-il à faire ? Tout. L’histoire et sa célébration sont des sortes de tremplins pour mieux rebondir.

Notes :

[1] Mezzadri-Roman, Histoire de la Congrégation de la Mission Tome I, DDB, 1994.