La Trinité chez Saint Vincent de Paul.

1er Partie

Vincent a beaucoup écrit (ou fait écrire) mais n’a jamais rédigé de traité de théologie- il s’en disait indigne, surtout il pensait que ce ne n’était pas dans ce ministère que la Providence le désirait.

Au moment de la révolution, une grande partie de notre patrimoine, et en particulier les écrits de St Vincent, a été détruite le 13 juillet 1789 durant le sac du Prieuré de St Lazare, Maison Mère de la Congrégation de la Mission.

Alors sur quoi fonder notre recherche pour appréhender la pensée de M. Vincent sur la Trinité ? Les sujets traités, aussi bien dans les conférences à ses confrères et aux Filles de la Charité que dans quelques lettres et instructions données à des personnes ou des groupes, sont toujours appuyés sur des fondements théologiques. C’est donc là que nous devons glaner ce qu’il exprime sur la Trinité. En fonction des sujets, il y évoque certains aspects de la vie trinitaire. A première lecture, on pourrait penser qu’il ne fait que reprendre des formules qui se trouvent chez certains théologiens mais en observant le contexte, on découvre combien les mentions à la vie trinitaire y tiennent une place fondamentale… on peut dire la même chose concernant ses œuvres. Il me semble que l’on peut affirmer qu’elle y tient la 1ère place ; Il évoque souvent la divine Providence : C’est une autre manière de se référer à la Trinité.

En 1617 il fait deux expériences qui orientent toute sa vie : à Gannes-Folleville, la pauvreté spirituelle dans les campagnes de France et à Châtillon, la pauvreté matérielle. Est-ce à partir de ce moment-là qu’il sera quasiment fasciné par la Mission du Fils de Dieu ? En tout cas, la Mission du Fils sera sa référence toute sa vie et il veut qu’elle la devienne pour ses compagnons hommes et femmes. Ce n’est que deux ans avant sa mort qu’il remet les Règles Communes à la Congrégation de la Mission. La première phrase reprend Jn 3, 13 sur la Mission du Fils de Dieu

«1. La sainte Écriture nous apprend que Notre-Seigneur Jésus-Christ ayant été envoyé au monde pour sauver le genre humain (Jn 3,17), commença premièrement à faire, et puis à enseigner (Ac 1,1). Il a accompli le premier, en pratiquant parfaitement toute sorte de vertus, et le second en évangélisant les pauvres, et donnant à ses Apôtres et à ses disciples la science nécessaire pour la direction des peuples. Et d’autant que la petite Congrégation de la Mission désire imiter le même Jésus-Christ Notre-Seigneur, selon son petit possible, moyennant sa grâce, tant à l’égard de ses vertus que de ses emplois pour le salut du prochain ; il est bien convenable qu’elle se serve de semblables moyens pour s’acquitter dignement de ce pieux dessein… » [1].

On voit comment l’existence de la Congrégation de la Mission doit se fonder sur la Mission de Jésus-Christ envoyé par le Père

La mission du Fils de Dieu il la regarde comme désirée, voulue par le Père et cette volonté, ce désir sont totalement partagés par le Fils. Cette mission rend présente au monde le désir de Dieu de se faire connaître et de sauver tous les hommes. Pour Vincent, depuis que le Fils est retourné auprès de son Père, la mission de tout croyant est désormais de faire connaître le salut en Jésus-Christ au monde entier ; c’est plus particulièrement vrai pour ceux que Dieu a choisis pour continuer sa mission d’enseignement. Vincent estime que Dieu a fait naitre la Congrégation de la Mission pour poursuivre cette mission du Fils de Dieu pour les plus pauvres sans oublier ceux qui nous sont donnés à rencontrer.  [2]

St Vincent mentionne l’œuvre créatrice de Dieu-Trinité, sa référence est Gn 1, qui présente la création de l’homme comme son achèvement où il est dit que l’homme est créé icône de Dieu ; la perspective de ce chapitre est marquée par l’optimisme : « et Dieu vit que cela était bon ». Cette appréhension de la création entraine Vincent vers une vision pleine d’espérance pour l’homme. Si ce dernier se laisse habiter par la Trinité, elle viendra demeurer en lui, s’engendrera perpétuellement en lui par amour ; alors ce désir inouï de Dieu d’engendrer des fils adoptifs se réalisera. L’incarnation en est le moyen, la croix est le lieu de l’engendrement, la résurrection devient notre existence, l’Esprit Saint en est la vie.

Les expériences fondatrices

Avant 1617 nous n’avons que peu de chose pour connaître la pensée théologique de St Vincent. Concernant les expériences de Gannes/Folleville les récits qu’il en fait sont tardifs par rapport aux événements. Pour Châtillon il en est de même mais nous avons la chance de posséder les deux Règlements rédigés par lui. Nous allons revenir sur le 1er  celui du 23 août 1617 car dans ce Règlement, la Trinité est mentionnée deux fois.

1617 est pour M. Vincent l’année de la double expérience : A Gannes/Folleville c’’est l’expérience de la pauvreté spirituelle, à Châtillon celle de la pauvreté matérielle. A Gannes/Folleville il découvre la pauvreté spirituelle. A cause du respect humain, la vérité, la simplicité ne peuvent avoir lieu et la rencontre avec Dieu et avec l’autre ne peuvent se faire. La mission du Fils de Dieu permet à chacun d’être vrai, de retrouver la relation à Dieu et aux autres dans la simplicité, la confiance et dans le pardon, de croire et de vivre la réconciliation. C’est pour permettre cette réconciliation « globale » que Vincent créera des missions et la Congrégation de la Mission. C’est dans la Trinité qu’il puise le modèle de la relation dans la confiance, le respect de l’autre, le dialogue permanent.

Châtillon sera la découverte non pas du service des pauvres qui existe de tout temps mais le « comment le réaliser » pour qu’il puisse perdurer. Autrement dit, Vincent « invente l’organisation de la Charité » [3] pour qu’elle soit créatrice et ouverte à l’infini.

Je vous propose de regarder le 1er Règlement rédigé par M Vincent le 23 août 1617, trois jours après l’événement qu’il n’est pas utile, je pense de rappeler, ici, à Châtillon.

Si l’on regarde le début et la fin de ce Règlement, c’est-à-dire l’encadrement, on voit que le texte est entre deux évocations à la Trinité. Simples formules pieuses dans ce XVIIe siècle, dirons certains ? Certainement pas ! Si nous lisons avec attention ce qui est proposé entre ces deux évocations nous pouvons constater qu’il se passe quelque chose qui a à voir avec la Trinité.

La 1ère  mention de la Trinité, ouvre le texte, elle est suivie par le récit de l’acte créateur de la Charité. Cette création est un acte volontaire des Dames avec accord et résolution, la parole y a une fonction fondamentale. La deuxième mention clôt le texte, elle concerne la fin de toute vie humaine, c’est la Trinité qui juge chacun des membres de la confrérie, ayant pour critère : quelle relation ai-je eue avec les pauvres ? L’invitation faite par le Fils de l’homme en Mt 25,34s est ici l’œuvre de la Trinité.

Le texte du Règlement nous montre l’itinéraire que doivent accomplir les dames de la Charité. Elles auront le désir de se reconnaître, de dialoguer afin de prendre des décisions communes, afin de découvrir le pauvre dans sa dignité. Leur être-ensemble peut alors se construire comme lieu de salut pour toute personne dans l’indigence. Cet-être-ensemble fait exister la figure trinitaire parmi les hommes. En effet la Trinité est là où se réalise le salut grâce à la relation des trois personnes. Chacune d’elle est reconnue, aimée et nécessaire à l’autre et cela dans une totale liberté relationnelle.

La mention du temps : nous allons voir que pour Vincent, la Trinité s’engendre et crée continuellement et donc il la regarde dans l’espace temps. Dans le Règlement, le temps habite tout le texte : C’est bien dans le temps que se réalise notre histoire humaine en Dieu, il faut donc ordonner ce temps afin qu’il y ait pérennité de la vie de Charité qui doit s’articuler avec les autres espaces de la vie dans le respect des autres. Le Règlement montre le souci de Vincent que la vie soit équilibrée. Personne ne peut occuper la totalité du temps de la charité ni s’en dispenser. Il faut vivre la relation à l’autre dans le partage, dans le respect des situations sociales et en responsabilité. Nous allons voir durant la lecture de quelques textes de St Vincent que la vie Trinitaire est le modèle qui doit inspirer la vie de la Charité de Châtillon.

On arrive à entrevoir pourquoi c’est la Trinité qui juge la vie des membres de la Charité. C’est elle qui a «ajusté» à elle ceux qui vivent par elle. Alors la Trinité-Juge, qui nous a fait vivre une relation autre que celle du seul terrestre, nous crée dans le temps et la relation qui sont  en Dieu On peut aussi penser que Vincent voit la Charité comme icône de la Trinité au monde, elle dit que le Dieu-Trinité est Amour

Dans les lettres qui nous restent, voici ce que M. Vincent écrivait en 1631 à son confrère en poste à Rome [4] afin de faire reconnaître la Congrégation de la Mission crée en 1625 :

« Vous devez faire entendre que le pauvre peuple se damne, faute de savoir les choses nécessaires à salut et faute de se confesser. Que si Sa Sainteté savait cette nécessité, elle n’aurait point de repos qu’elle n’eût fait son possible pour y mettre ordre ; et que c’est la connaissance qu’on en a eue qui a fait ériger la compagnie pour, en quelque façon, y remédier »

Et le 4 septembre1631 il écrit à nouveau au même confrère: [5]

« Un grand personnage en doctrine et en piété me disait hier qu’il est de l’opinion de saint Thomas : que celui qui ignore le mystère de la Trinité et celui de l’Incarnation, mourant en cet état, meurt en état de damnation, et soutient que c’est le fond de la doctrine chrétienne. Or cela me toucha si fort et me touche encore que j’ai peur d’être damné moi-même, pour n’être incessamment occupé à l’instruction du pauvre peuple. Quel sujet de compassion ! Qui nous excusera devant Dieu de la perte d’un si grand nombre d’hommes qui peuvent être sauvés par le petit secours qu’on leur peut donner ? Plût à Dieu que tant de bons ecclésiastiques qui les peuvent assister parmi le monde, le fissent ! Priez Dieu, Monsieur, qu’il nous fasse la grâce de nous redoubler le zèle du salut de ces pauvres âmes. »

Allusion, semble-t-il à la fois à son expérience à Gannes/ Folleville en janvier 1617 et ce qui s’enseigne dans un certain monde catholique de l’époque. A cinq reprises [6]., au moins, Vincent va évoquer cette tradition en particulier quand il faudra motiver les membres de sa communauté. On note que c’est essentiellement durant les cinq dernières années de sa vie, époque où il envisage sa disparition et où il se soucie de l’avenir de la Mission

Toutefois dans sa conférence à ses confrères sur « le devoir de catéchiser les pauvres du 17 novembre 1656 » (Coste XI, 382) il émet un doute sur la nécessité d’être enseigné sur les mystères de la Trinité et de l’Incarnation pour éviter la damnation. Il évoque d’autres positions théologiques. Sans doute pense-il à la miséricorde de Dieu si souvent évoquée durant sa vie. La citation est intéressante :

« … Je sais bien qu’il y a d’autres docteurs qui ne sont pas si rigoureux et qui tiennent le contraire, pource que, disent-ils, il est bien rude de voir qu’un pauvre homme, par exemple, qui aura bien vécu, soit damné faute d’avoir trouvé quelqu’un qui lui enseigne ces mystères. Or, dans le doute, Messieurs et mes frères, ce sera toujours un acte de bien grande charité à nous, si nous instruisons ces pauvres gens, quels qu’ils soient ; et nous n’en devons laisser échapper aucune occasion, si faire se peut. »

C’est toujours ce souci de revenir à la fin de la Congrégation de la Mission et la nécessité qu’elle a de continuer la mission du Fils. On voit qu’il refuse de se prononcer sur le jugement de Dieu. Ce qui lui importe, c’est que ses confrères ne désertent pas leur responsabilité d’annoncer Dieu-Trinité et l’incarnation où se joue notre salut. [7]

Ce qui préoccupe Vincent, c’est que les mystères de Trinité de l’incarnation soient enseignés aux plus pauvres et qu’il faille saisir toutes les occasions qui nous sont données pour instruire les pauvres ; cette préoccupation revient comme un leitmotiv dans une Répétition d’oraison à l’occasion de la fête de la Sainte Trinité [8]. Il y dit à ses confrères son admiration vis-à-vis des Filles de Charité, sœurs qui partout enseignent les pauvres de ces mystères en même temps qu’elles les soignent ou enseignent dans les Petites Ecoles [9]. (on peut voir le texte en note).

Jean-François DESCLAUX, CM 🔸

Pour Vincent, depuis que le Fils est retourné auprès de son Père, la mission de tout croyant est désormais de faire connaître le salut en Jésus-Christ au monde entier

Conférence prononcé lors du Colloque :  La Charité de Vincent de Paul : un défi ? Développements historiques et réflexions contemporaines. Châtillon-sur-Chalaronne, 26-28 septembre 2017
NOTES :

[1] Ce texte doit beaucoup aux travaux de recherche de M. Bernard Koch prêtre de la Congrégation de la Mission ;

[2] Règles Commune de la Congrégation de la Mission. « Chapitre 1er : De la fin et de l’institut de cette Congrégation » et le texte se poursuit par «…C’est pourquoi sa fin est : 1° de travailler à sa propre perfection, en faisant son possible pour pratiquer les vertus que ce souverain Maître a daigné nous enseigner, de parole et d’exemple ; 2° de prêcher l’évangile aux pauvres, particulièrement à ceux de la campagne ; 3° d’aider les ecclésiastiques à acquérir les sciences et les vertus nécessaires à leur état. » Elles ont étaient remises à ses confrères en 1658, soit deux avant sa mort, c’est-à-dire après une longue expérience et, comme il le dit le fruit de la Divine Providence, une œuvre de Dieu.

[3] Coste XI, 180-83 n°118 Répétition d’oraison du 23 mai 1655 Sur la fête de la Sainte Trinité (p.181). et XI 381-85 n°161 Sur le devoir de catéchiser les pauvres du 17 novembre 1656 (p.381-82)

[4] L’expression est de Bernard Koch.

[5] Coste I, 115  n°73. A François DU COUDRAY, Prêtre de la Mission, A Rome

[6] Coste I, 121 n°78.

[7] Coste  XI, 180-83 – n 118 Répétition d’oraison Sur la Fête de la Sainte Trinité 23 mai 1655 ; Coste XI, 382 n° 161 Sur le devoir de catéchiser les pauvres 17 novembre 1656 ,  Coste XII, 81-83 n° 195 De la fin de la Congrégation de la Mission ;  Coste XIII,157 n° 49 Instruction donnée aux Pauvres du Nom de Jésus (été 1653) Dans ces références,

[8] Dans la conférence du 6 décembre 1658 Coste XII, 73-94 n° 195 de la fin de la Congrégation de la Mission, M. Vincent revient sur les deux positions théologiques. Il penche du côté de l’« obligation de connaître » à cause de Jn 17, 3 « c’est la vie éternelle que l’on vous connaisse, seul vrai Dieu et Jésus-Christ, que vous avez envoyé » et il conclut en invitant ses confrères à tenir la position classique et à instruire les pauvres.

[9]Coste XI 180 -183 n°118. Répétition d’oraison sur la fête de la Sainte Trinite du 23 mai 1655 : « Et encore bien, mes frères, que vous autres, vous ne soyez pas prêtres et que vous n’ayez point étudié, vous n’êtes néanmoins pas exempts de cette obligation, et devez, quand vous rencontrez quelque pauvre, lui enseigner ce mystère, s’il ne le sait pas, même à quelque petit nombre, à un grand nombre. Nous voyons qu’au défaut d’un prêtre, un laïque peut baptiser un enfant, et l’Eglise même le permet aux femmes dans la nécessité, au défaut d’un homme. Enfin nous devons tâcher d’informer tout le monde de ce mystère. Hélas ! combien pensez-vous qu’il y a de bonnes âmes qui ne parlent jamais à un pauvre, qu’ils ne le catéchisent, même des laïques et de l’autre sexe, jusque-là qu’il y en a qui vont parmi les villages pour instruire ces pauvres gens, et m’ont prié de trouver bon que, quand elles trouveraient quelques-unes de ces bonnes gens qui auraient désir de faire une confession générale, elles nous les envoyassent ! Nos pauvres sœurs de la Charité font cela avec tant de grâce et de bénédiction dans les villages où elles sont ! »

[10] En général les sœurs étaient envoyées deux par deux dans les campagnes, mais aussi dans Paris, l’une soignant et l’autre ouvrant des écoles « les Petites Ecoles » pour les filles pauvres depuis la venue de Marguerite Naseau que Vincent considère comme la 1ère Fille de la Charité . Leur mission ne se réduisait pas à cela : elles instruisaient aussi ceux qui venaient les voir ou ceux qu’elles se donnaient l’occasion de rencontrer.