Identité et sens d’appartenance Vincentienne. Opportunités de lecture

25 Juil 2017 | conférence, Document | 0 comments

Les expériences de Folleville et Châtillon ont été des expériences source (1). Les deux moments fondateurs de la Famille Vincentienne ont ouvert les yeux au Saint sur le besoin de Parole et de Pain des gens de son temps en France et lui ont fait comprendre ce que devait être sa mission et l’identité de la Congrégation de la Mission.

Une question

L’Identité est l’ensemble des caractéristiques qui rendent les vincentiens uniques et particuliers. Une époque, au moins pour les missionnaires, où même l’habit y contribuait. Les circulaires des XVIIe et XVIIIe siècles sont pleines d’avertissements sur les boutons, sur la barbe et sur les chaussures. L’uniformité était un dogme. Les horaires et les usages de Paris étaient loi pour le monde. Certes, ce n’était pas l’habit qui faisait le lazariste. Un habit rempli de rien ne définit personne. L’identité est fille du charisme. Même s’il est clair que, comme cela arrive dans la vie, les enfants peuvent trahir l’héritage des parents.

L’identité, nous pouvons la comparer à un fruit à drupe comme l’abricot, la pêche, la cerise. Le fruit se compose d’un noyau dur entouré de pulpe. Le noyau représente la structure institutionnelle : nom, gouvernement, vœux, normes traditions. Si nous examinons  le noyau, nous trouvons que les différences avec d’autres familles religieuses, ne sont pas grandes. Dans nos règles, nous pouvons reconnaître  des  expressions  qui  remontent  même  à  Pacôme, le fondateur du monachisme cénobitique, même si elles sont empruntées aux règles des Jésuites. Rien de nouveau donc, sous le soleil. On a fait constamment rappel des règles. Mais de quel rappel s’agissait-il ? La règle, comme Saint Vincent l’a voulue, n’était pas une machine à deux fentes : on peut ou on ne peut pas faire, qui en contredit le sens. Il ne voulait pas conduire les missionnaires à vivre sous une morale de la loi, mais sous une morale de l’obéissance évangélique.

Obéissance à quoi ? Pour quoi faire ? La réponse de Vincent est claire: « Si Notre-Seigneur imprime en nous son caractère et nous donne, pour ainsi dire, la sève de son esprit et de sa grâce, et si nous demeurons unis à lui, comme les sarments à la vigne, alors nous faisons ce que lui-même a fait sur la terre, je veux dire, nous accomplissons des actions divines et, comme Saint Paul, tout rempli de cet esprit, nous engendrons des fils à Notre-Seigneur. » (SV XI, 344).

Tout cela pour répondre à une question formulée ainsi par saint Vincent lui-même : «Si l’on nous demandait : «Pourquoi êtes-vous dans la Mission ? », nous devrions pouvoir témoigner que c’est Dieu qui l’a instituée, afin que nous y travaillions : avant tout, à notre perfection ; en second lieu, pour le salut des pauvres ; et enfin, au service des prêtres, et pouvoir dire : « Je suis dans la Mission pour ceci. » (SV XII, 75 ss).

Christ-pauvres

La réponse semble évidente, surtout pour ceux qui sont entrés en communauté après les années quatre-vingt du siècle dernier. Mais ceci n’était pas ressenti par l’ensemble de ceux qui sont entrés dans la Congrégation avant cette période

On connaissait et on citait le texte-clé que fut pour le saint le discours dans la synagogue de Nazareth :

« L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, Annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, Remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. » Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. » (Lc 4, 18-21).

Homme concret, qui voulait tout voir de ses yeux et tout toucher de ses mains, (SV IV, 458 ; VI, 367), Vincent ne se laissait pas conduire par des émotions ou des idées abstraites. « Le charisme » est fait pour être incarné ; il naît dans un endroit concret, puis il croît. Mais il faut toujours chercher où il est né (Pape François). Son charisme – il en était sûr – était né de la rencontre avec le Christ missionnaire envoyé par le Père pour être l’évangélisateur des pauvres. Par conséquent, la fin des missionnaires – comme il répétait dans ses conférences – est de se dépenser pour le salut des pauvres «à l’imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est le seul vrai Rédempteur et qui a parfaitement réalisé le nom aimable de Jésus, c’est-à-dire de Sauveur […] Durant sa vie terrestre, toutes ses pensées étaient tournées vers le salut des hommes, et encore il persiste, dans les mêmes sentiments » (Abelly I,III,89 ss). Lorsque Vincent avait eu l’heureuse intuition de définir le Christ « règle de la Mission » (SV XII, 130), il avait voulu signifier que la Mission vient de Jésus-Christ (regula da regere), ou plutôt se mesure sur Jésus- Christ, pour que les missionnaires aient « son cœur de charité »  (SV XII, 264), et s’ouvrent sur son abîme de douceur (SV XII, 110) pour être ainsi choisis « comme des instruments de son immense et fraternelle charité, qui veut s’établir et se dilater dans les âmes. » (SV XII, 262).

L’identité est conformation au Christ : «Le projet de la Compagnie est donc d’imiter Notre Seigneur, pour autant que des pauvres et mesquines créatures puissent le faire. Que signifie cela ? Cela signifie que la Compagnie s’est proposée de se conformer à  lui dans sa conduite, dans ses actions, dans ses fins. » (SV XII, 74 ss). Le cœur de l’identité vincentienne est donc constitué par Jésus- Christ et par les pauvres.

Évolution-Involution

Les éléments identitaires ont été mis en évidence avec la croissance des œuvres. Vincent a procédé en effet non par des projets à cascade. Il a été un chercheur des voies du Seigneur (Ps. 24,4). Il a cherché à ne pas transmettre un style agressif, typique d’un industriel. Toutes ses fondations ont été voulues seulement à condition que la proposition vienne des autres, chose qui pour lui signifiait être la volonté de Dieu. La recherche de la volonté divine fut pour Vincent l’élément principal de sa vision de fondateur d’une communauté qui avait pour mission l’évangélisation des pauvres. Mais il s’agit aussi toujours de besoins concrets, pour une mission concrète, pour des hommes ayant les pieds sur terre et les yeux au ciel.

Se réaliser « aujourd’hui » a été l’élément qui a distingué Vincent de la tradition de ses successeurs. Vincent se sentait guidé par l’Esprit, qui est « créateur », en tant qu’il « crée la ressemblance avec le Christ doux et humble de cœur »2, alors que pour ses successeurs, la Règle était certes quelque chose de précieux, mais seulement à garder, comme une relique. Ils ne vivaient pas pour l’aujourd’hui. Comme la femme de Lot, ils regardaient en arrière. Hommes d’hier. L’exemple, nous l’avons dans la Mission de Madagascar. « Quelqu’un de la Compagnie dira probablement qu’il faut abandonner Madagascar ; la chair et le sang tiendront peut-être ce langage, et nous suggèreront de ne plus envoyer personne, mais je suis sûr que l’esprit dit bien autrement. Mais comment ! Laisserons-nous là seulement notre bon père Bourdaise ? » (SV XI, 420). Bourdaise était déjà mort depuis plus d’un an et la mission vincentienne dans l’île lointaine mourut peu après la mort de saint Vincent.

De fait, peu à peu sur la route de la petite compagnie, s’était levé un voile de brouillard qui au fur et à mesure s’est épaissi.

Les premiers signes étaient apparus déjà du vivant du Saint :

« Mais, quelqu’un peut me dire : Pourquoi nous charger d’un hôpital ? Les pauvres du Nom de Jésus  nous  volent  le  temps. Nous devons aller chez eux pour dire la Messe, les instruire, leur administrer les sacrements et pourvoir à leurs besoins ? Pourquoi aller aux frontières distribuer les aumônes, nous exposer à beaucoup de dangers et être détournés de nos ministères ? » Mes Frères, peut- être, n’est-ce pas une impiété d’avoir à rire de ces œuvres bonnes ? Lorsque les prêtres se dédient aux soins des pauvres, ce n’est peut- être pas ceci le service même de Notre Seigneur et de nombreux grands saints, lesquels, non seulement ont fait des recommandations en faveur des pauvres, mais eux-mêmes, les ont consolés, soignés  et guérts. Les pauvres, ne sont-ils pas les membres souffrants de Notre Seigneur ? Ne sont-ils pas nos frères ? Et si les prêtres les abandonnent, qui voulez-vous qui les assistent ? Donc, si parmi nous il y avait quelqu’un qui pense appartenir à la Mission pour évangéliser les pauvres et non pour les secourir, pour pourvoir à leurs besoins spirituels et non aux temporels, je réponds que nous devons les assister et les faire assister dans toutes les manières, par nous et par d’autres si nous voulons entendre les paroles consolantes du Juge suprême des vivants et des morts : « Venez les bénis de  mon Père, prendre possession du règne préparé pour vous, parce que j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’étais nu et vous m’avez habillé ; malade, et vous m’avez assisté. » Faire ainsi, c’est évangéliser en paroles et en actes : c’est la chose la plus parfaite. Et c’est aussi ce que Notre Seigneur a pratiqué et ce que doivent faire les prêtres qui le représentent sur la terre à cause, soit de l’ordre reçu, soit de leur ministère. » (SV XII, 87 ss).

« Évangéliser en paroles et en actes », avait dit saint Vincent. C’était pour lui la chose la plus parfaite ». De fait, après sa mort, c’est l’évangélisation seulement en paroles qui prévaut. Peu après  la mort du saint, ce sont les paroisses qui furent assumées (1661    et suivants). Puis, ce fut le tour du Collège de saint Cyr (1692). Entretemps, les évêques nous demandèrent de nous occuper de la formation des prêtres dans les séminaires. Missions et séminaires, deux ministères classiques de la parole, eurent le dessus.

De fait, on développa la conviction qu’évangéliser les pauvres revenait aux missionnaires, alors que les secourir était de la compétence des Filles de la Charité.

Les constitutions de 1954 distinguèrent entre la fin générale (la gloire de Dieu et la perfection de chaque membre) et celle spéciale, subdivisée en trois paragraphes : 1° Évangéliser les pauvres, spécialement ceux des campagnes ; 2° Aider les ecclésiastiques ; 3° S’occuper des œuvres de charité et d’éducation.

Ces constitutions restèrent peu d’années en vigueur. Ce furent celles sur lesquelles on forma ma génération. Et l’enseignement  que nous reçûmes fut celui de considérer l’identité de la Mission tournée principalement vers le ministère de la Parole (Missions et Séminaires) et pas celui de la Charité – donc Folleville séparé de Châtillon. Au centre il y avait l’homme, invité à une application ascétique, faisant tous ses efforts pour arriver à la sainteté. Toute la formation des ordinands dans les années 1960, était débitrice d’une spiritualité où l’Esprit-Saint était absent, pendant que dominaient  les verbes devoir, pouvoir, vouloir. Mais surtout, les pauvres étaient absents.

Parcours réparateur

Arrive le Concile Vatican II. Le Décret Perfectae Caritatis définit la vie religieuse comme une vie dans l’Église, pour l’Église et de l’Église3. La critique de la conception de la vie religieuse comme « fuite du monde » fut évidente. Certains virent remise en question la traditionnelle expression du missionnaire « chartreux à la maison ». Mais il n’y avait pas de raison, puisqu’elle se référait à la vie intérieure du missionnaire. Le plus important pour nous, fut le rappel à l’adaptation et au renouvellement (accomodata renovatio) de la communauté, indiquant cinq principes-guide :

  • Suivre le Christ : c’était la règle suprême ; par conséquent, les divers instituts étaient appelés à tout dépasser (règle, usages, statuts) pour se référer principalement à l’Évangile ;
  • Le second point était le retour à l’esprit et au charisme du

fondateur ou fondatrice ;

  • Le troisième  point  était  la  demande  faite  aux  instituts religieux de l’insertion dans la vie et la mission de l’Église ;
  • Le quatrième était un rappel à l’adaptation aux exigences des temps, qui comportait un discernement des valeurs du monde;
  • La conclusion était une invitation à réaliser une mise à jour surtout Le renouvellement devait donc bien avoir les pieds sur terre. Il devait se fonder sur le retour aux sources de la vie chrétienne, à l’inspiration des fondateurs et s’adapter aux conditions des temps. Donc, ni archéologie, (ni commerce et collection d’objets artistiques modernes). En d’autres termes, le Concile disait que les religieux ne doivent pas se faire dicter l’agenda du renouvellement, ni de leur passé, ni du monde, mais du Christ.

On devra par conséquent revoir les documents dont dispose chaque institut : « Il faut donc réviser de façon appropriée les constitutions, les « directoires », les coutumiers, les livres de prières, de cérémonies et autres recueils du même genre, supprimant ce qui est désuet et se conformant aux documents de ce saint Concile. (PC 3)

La congrégation entama un triple parcours. Le plus absorbant fut celui de décider dans les assemblées de 1968-69 et dans celle de 1980, en plus de celle de 1974 qui tenait lieu de pont4. Le second fut celui des études5, qui fleurirent dans diverses régions et aboutirent en congrès, études, biographies, revues. Le troisième fut celui d’expériences-pilote dans les domaines de l’évangélisation et de la charité.

De l’assemblée de 1980 jaillit une autre vision de la communauté, une communauté « en sortie » sur les traces du Christ « qui annonce l’Évangile aux pauvres » (C. 1). L’Évangile n’est pas notre œuvre, le salut n’est pas le fruit de nos efforts.

La première partie des constitutions de 1980, celle qui est fondamentale, a comme titre « La Vocation », titre qui dérive d’un texte de saint Vincent : « Nous missionnaires, faisons justement profession de ceci : notre caractéristique est d’être, comme Jésus- Christ, dédiés aux pauvres. » (SV XII, 79 ss).

À quatre cents ans des débuts, tout peut recommencer. La sève est saine et coule généreusement ; elle s’appelle «Charité-Christ ». Il est temps de la laisser agir pour nous faire retrouver le regard de nouveauté des jours de Folleville et Châtillon, de ce petit nombre qui « sortait » de la maison, donnant la clé aux voisins, et se rencontrait pour planifier les tours de la Charité. Ils étaient peu, mais pas seuls. Avec eux, il y avait Jésus-Christ. Et les pauvres.

Folleville et Châtillon ont été comme le faible feu du buisson de Moïse. Ils ont été le signal d’une vie qui commençait. Nous avons connu le Nom, et la Mission et le Charisme, qui sont des mots du futur, qui nous ont donné du souffle comme au premier Adam. Folleville et Châtillon nous ont donné un style qui est comme l’habit du vincentien, qui nous rend reconnaissables, qui nous permet de dire qui nous sommes. C’est un style fait de sobriété et de modestie, qui aime écouter et accueillir et préfère bien célébrer selon le Concile.

Les hommes meurent, un charisme ne meurt jamais. Ceci nous fait espérer un renouvellement, ou plutôt une renaissance, qui ne sera pas rendue plus appuyée par des statistiques ou des nombres, mais par l’Église et les pauvres.

P. Luigi MEZZADRI, CM 🔸

Folleville et Châtillon nous ont donné un style qui est comme l’habit du vincentien, qui nous rend reconnaissables, qui nous permet de dire qui nous sommes. C’est un style fait de sobriété et de modestie, qui aime écouter et accueillir et préfère bien célébrer selon le Concile

Explications :

Traduction de l’italien : Sr Solange Bonaldo, FdlC

Article publié dans la revue VINCENTIANA (Avril-Juin 2017)

Notes :

1. J.P. Renouard, Saint Vincent de Paul maître de sagesse : Initiation à l’esprit vincentien, Paris 2010 ; L. Nuovo, Saint Vincent de Paul. La charité crédible de l’Église, Jaca book-je centre liturgique vincentien 2016 ; L. Mezzadri, Retour aux sources. S. Vincent de Paul à Folleville et à Châtillon hier et aujourd’hui, Tau, Todi, 2017 (tr. sp. Vuelta a las fuentes. Folleville y Châtillon 1617-2017, Ceme, Salamanca 2017) ; id., S. Vincent et ses pauvres, S. Paolo, Cinisello Balsamo 2017 ; id., Saint Vincent de Paul et les exclus du Temple et de l’Histoire, Tau, Todi, 2017 (en cours).

2. Les Constitutions et Statuts de la Compagnie des Filles de la Charité, rendent bien le concept art. 18.

3. L. Mezzadri, Faites-vous monde, faites-vous Église. Laïques, séminaristes, prêtres et religieux (le Concile Vatican II), Tau, Todi 2014, 99-121.

4. M. Pérez Flores, Les Constitutions de 1954 à celles de 1980, en SIEV. Mois Vincentien (Paris 2-28 juillet 1984), en Vincentiana 28(1984) 751-784.

5. La Curie généralice se fit promotrice d’initiatives d’études (GIEV, SIEV, CIF) qui aboutirent en congrès (important celui de 1981), dans les Mois vincentiens et dans l’Histoire de la Congrégation, commencée par J.M.Román et L. Mezzadri et conduite à accomplissement par J. Rybolt. De la France vinrent les publications de A. Dodin, R. Chalumeau, JP. Renouard, J. Morin, J- C. Lautissier, J.-Y.  Ducourneau, les Fiches vincentiennes. De l’Espagne,  les Semaines de Salamanca et les publications de J.M. Román, J.M.Ibánez, le Dictionnaire vincentien. De l’Italie vinrent les initiatives du Groupe d’animation vincenziana et les travaux de C. Riccardi, L. Mezzadri, L. Nuovo, L. Antonello. Des États Unis est venu Vincentian Héritage et les contributions à l’histoire de la congrégation de J. Rybolt.