Jean-Gabriel Perboyre (1802-1840)

martyr, de la Congrégation de la Mission

2 Mai 2017 | Non classé | 0 comments

Les années de formation

Rien n’arrive par hasard. Ni la vie, ni la mort, ni la vocation. JEAN-GABRIEL PERBOYRE naquit à Mongesty, près de Cahors, dans la France méridionale, le 6 janvier 1802, dans une famille qui donna à l’Église trois Lazaristes et deux Filles de la Charité. Dans un tel environnement, il respira la foi, il reçut des valeurs simples et saines et comprit le sens de la vie comme un don.

Dans l’adolescence, celui  » qui appelle chacun par son nom  » semblait l’ignorer. Il s’adressa à son frère cadet pour qu’il entre au séminaire. On demanda à Jean-Gabriel d’accompagner le petit frère durant quelque temps, en attendant qu’il s’habitue à son nouveau cadre. Il y était arrivé par hasard et il aurait dû en sortir vite. Mais le hasard révéla aux yeux étonnés du jeune homme des horizons insoupçonnés et que sa voie était ici au séminaire.

L’Église de France était alors à peine sortie de l’expérience de la Révolution française, avec les vêtements empourprés du martyre de quelques-uns et avec la souffrance de l’apostasie d’un certain nombre. Le panorama offert par les premières années du XIX` siècle était désolant: édifices détruits, couvents saccagés, âmes sans pasteurs. Ce ne fut donc pas un hasard si l’idéal sacerdotal apparut au jeune homme, non comme un état de vie agréable, mais comme le destin des héros.

Ses parents, surpris, acceptèrent le choix de leur fils et l’accompagnèrent de leurs encouragements. Ce n’est pas un hasard si l’oncle Jacques était Lazariste. Cela explique qu’en 1818 mûrit chez le jeune Jean-Gabriel l’idéal missionnaire. À cette époque la mission signifiait principalement la Chine.

Mais la Chine était un mirage lointain. Partir voulait dire ne plus retrouver l’atmosphère de la maison, ni en sentir les parfums, ni en goûter l’affection. Ce fut naturel pour lui de choisir la Congrégation de la Mission, fondée par saint Vincent de Paul en 1625 pour évangéliser les pauvres et former le clergé, mais d’abord pour inciter ses propres membres à la sainteté. La mission n’est pas une propagande. Depuis toujours l’Église a voulu que ceux qui annoncent la Parole soient des personnes intérieures, mortifiées, remplies de Dieu et de la charité. Pour illuminer les ténèbres, il ne suffit pas d’avoir une lampe si l’huile vient à manquer.

Jean-Gabriel n’y alla pas par demi-mesure. S’il fut martyr, c’est parce qu’il fut saint.

De 1818 à 1835, il fut missionnaire dans son pays. Tout d’abord, durant le temps de la formation, il fut un modèle de novice et de séminariste. Après l’ordination sacerdotale (1826), il fut chargé de la formation des séminaristes.

L’attrait pour la mission

Un fait nouveau, mais non fortuit certes, vint changer le cours de sa vie. Le protagoniste en fut encore une fois son frère Louis. Lui aussi était entré dans la Congrégation de la Mission et il avait demandé à être envoyé en Chine, où, entre temps, les fils de saint Vincent avaient eu un nouveau martyr en la personne du bienheureux François-Régis Clet (18 février 1820). Mais, durant le voyage, le jeune Louis, alors qu’il n’avait que 24 ans, fut appelé à la mission du ciel.

Tout ce que le jeune prêtre avait espéré et fait serait devenu inutile si Jean-Gabriel n’avait pas fait la demande de remplacer son frère sur la brèche.

Jean-Gabriel atteignit la Chine en août 1835. En Occident, à cette époque, on ne connaissait presque rien de l’Empire Céleste, et l’ignorance était mutuelle. Les deux mondes se sentaient attirés l’un par l’autre, mais le dialogue était difficile. Dans les pays européens, on ne parlait pas d’une civilisation chinoise, mais seulement de superstitions, de rites et d’usages  » ridicules « . Les jugements étaient en fait des préjugés. L’appréciation que portait la Chine sur l’Europe et le Christianisme n’était pas meilleure.

Entre les deux civilisations, il y avait comme un rayon d’obscurité. Il fallait quelqu’un pour le traverser et pour prendre sur lui le mal de beaucoup pour le brûler dans la charité.

Jean-Gabriel, après un temps d’acclimatation à Macao, entreprit un long voyage en jonque, à pieds ou à cheval qui, après 8 mois, le conduisit dans le Honan, à Nanyang, où il se remit à l’étude de la langue.

Après 5 mois, malgré quelques difficultés, il était capable de s’exprimer en bon chinois et, aussitôt, il se lança dans le ministère, visitant les petites communautés chrétiennes. Puis, il fut envoyé dans le Hubei, qui fait partie de la région des lacs formés par le Yangtze Kiang (Fleuve Bleu). Quoiqu’il fit un apostolat intense, il souffrait beaucoup dans son corps et dans son esprit. Dans une lettre, il écrit:  » Non, je ne suis pas plus un homme de merveilles en Chine qu’en France… demandez premièrement ma conversion et ma sanctification et ensuite la grâce de ne pas trop laisser gâter son oeuvre  » (Lettre 94). Pour celui qui voit les choses de l’extérieur, il est difficile d’imaginer qu’un missionnaire comme lui puisse se trouver dans une nuit obscure. Mais l’Esprit-Saint le préparait, dans le vide de l’humilité et dans le silence de Dieu, au témoignage suprême.

Enchaîné pour le Christ

Deux faits, apparemment sans lien entre eux, vinrent troubler l’horizon en 1839. Le premier est le déclenchement des persécutions, après que l’Empereur manchou Quinlong (1736-1795) eût proscrit en 17941a religion chrétienne.

Le second est le déclenchement de la guerre sino-britannique, connue sous le nom de « guerre de l’opium » (1839-1842). La fermeture des frontières de la Chine et la prétention du gouvernement chinois d’exiger un acte de vassalité de la part des ambassadeurs étrangers avait créé une situation explosive. L’étincelle vint de la confiscation de chargements d’opium sur des bateaux amarrés dans le port de Canton, au préjudice de marchants en grande partie anglais. La flotte britannique intervint et ce fut la guerre.

Les missionnaires, directement concernés seulement par le premier aspect, étaient constamment sur leurs gardes. Comme cela arrive souvent, les alertes trop fréquentes diminuent la vigilance. C’est ce qui arriva le 15 septembre 1839 à Cha-yuen-ken, où résidait Perboyre. Ce jour-là, il se trouvait avec deux Lazaristes, un Chinois, le P. Wang, et un Français, le P. Baldus, ainsi qu’un Franciscain, le P. Rizzolati. On signala la présence d’un colonne d’une centaine de soldats. Les missionnaires sous-évaluèrent les informations. Peut-être allaient-ils dans une autre direction. Et, au lieu d’être prudents, ils poursuivirent leur fraternelle conversation. Quand il n’y eut plus de doutes sur la direction des soldats, il était trop tard. Baldus et Rizzolati décidèrent de s’enfuir au loin. Perboyre choisit de se cacher dans les environs, étant donné que les montagnes voisines étaient couvertes de forêts de bambou et de grottes cachées. Mais, les soldats, sous la menace, comme cela a été attesté par le P. Baldus, contraignirent un catéchumène à révéler le lieu où le missionnaire se cachait. Il fut un faible, mais pas un Judas.

Alors commença le rude calvaire de Jean-Gabriel. Le prisonnier n’avait aucun droit, il n’était pas protégé par la loi, mais il était soumis à l’arbitraire de ses gardiens et de ses juges. Comme il était en état d’arrestation, on présumait qu’il était coupable; et s’il était coupable, il pouvait être puni.
Alors commença la série des procès. Le premier se tint à KouChing-Hien. Les réponses du martyr furent admirables:

  • Es-tu un prêtre chrétien.
  • Oui, je suis prêtre et je prêche cette religion.
  • Veux-tu renoncer à ta foi ?
  • Je ne renoncerai jamais à la foi en Jésus-Christ.

Ils lui demandèrent de livrer ses frères dans la foi et de dire les raisons pour lesquelles il avait transgressé les lois de la Chine. En fait, on voulait transformer la victime en coupable. Mais un témoin du Christ n’est pas un délateur. Aussi, il se tut.

Le prisonnier fut ensuite transféré à Siang-Yang. Les interrogatoires devinrent plus brutaux. On le mit durant plusieurs heures à genoux sur des chaînes de fer rouillées, il fut suspendu par les pouces et les cheveux à une poutre (supplice du hangtzé), il fut battu à plusieurs reprises avec des cannes de bambou. Mais, plus que par la violence physique, il fut blessé de ce qu’on tourna en ridicule les valeurs dans lesquelles il croyait: l’espérance en la vie éternelle, les sacrements, la foi.

Le troisième procès se tint à Wuchang. Il fut cité devant quatre tribunaux et fut soumis à 20 interrogatoires. Aux questions s’ajoutaient les tortures et les moqueries les plus cruelles. On poursuivait en justice un missionnaire, mais, en même temps, on piétinait l’homme. Des chrétiens furent contraints à l’abjuration et quelquesuns d’entre eux à cracher et à frapper sur le missionnaire qui leur avait apporté la foi. Il reçut 110 coups de pantsé pour ne pas avoir voulu piétiner le crucifix.

Parmi les diverses accusations dont il fut l’objet, la plus terrible fut celle d’avoir eu des relations immorales avec une jeune chinoise, Anna Kao, qui avait fait vaeu de virginité. Le martyr se défendit. Elle n’était ni son amante ni sa servante. La femme est respectée, elle n’est pas outragée par le Christianisme. Tel fut le sens de la réponse de Jean-Gabriel Perboyre. Mais il fut perturbé parce qu’on faisait souffrir des innocents à cause de lui.

Durant un interrogatoire, il fut contraint de revêtir les ornements de la Messe. Ils voulaient l’accuser de mettre le charme du sacerdoce au service d’intérêts personnels. Mais le missionnaire, revêtu des vêtements sacerdotaux, impressionna les assistants et deux chrétiens s’approchèrent de lui pour lui demander l’absolution.

Le juge le plus cruel fut le vice-roi. Le missionnaire était désormais devenu une ombre. La colère de cet homme sans scrupule s’acharna contre cet être frêle. Aveuglé par sa toute puissance, il voulait des aveux, des reconnaissances, des dénonciations. Mais si son corps était faible, son âme s’était renforcée. E n’attendait plus désormais que la rencontre avec Dieu, qu’il sentait chaque jour plus proche.

Lorsque, pour la dernière fois, Jean-Gabriel lui dit:  » Plutôt mourir que renier ma foi! « , le juge prononça sa sentence. Ce serait la mort par strangulation.

Avec le Christ prêtre et victime

Vint alors une période d’attente de confirmation de la sentence par l’Empereur. Peut-être pouvait-on espérer dans la clémence du souverain. Mais la guerre contre les anglais interdit toute possibilité de geste de bienveillance. Et c’est ainsi que le 11 septembre 1840, un émissaire impérial arriva à bride abattue, portant le décret de confirmation de la condamnation.

Avec sept bandits, le missionnaire fut conduit sur une hauteur appelée la  » Montagne Rouge « . Les bandits furent tout d’abord exécutés, puis Perboyre se recueillit en prière, à l’étonnement des spectateurs.

Quand son tour fut venu, les bourreaux le dépouillèrent de sa tunique rouge et le lièrent à un poteau en forme de croix. Ils lui passèrent la corde au cou et ils l’étranglèrent. C’était la sixième heure. Tel Jésus, Jean-Gabriel mourut comme le grain de blé tombé en terre. II mourut, ou plutôt il naquit au ciel, pour faire descendre sur la terre la rosée des bénédictions de Dieu.

Bien des circonstances de sa détention (trahison, arrestation, mort sur une croix, jour et heure) le rapprochent de la Passion du Christ, En réalité toute sa vie fut celle d’un témoin et d’un disciple fidèle du Christ. Saint Ignace d’Antioche écrivait:  » Je cherche celui qui est mort pour nous; je veux celui qui est ressuscité pour nous. Voici qu’approche le moment où je serai enfanté à la vie. Ayez compassion de moi, frères, ne m’empêchez pas de naître à la vie! « .

Jean-Gabriel  » naquit à la vie  » le 11 septembre 1840, parce qu’il avait toujours cherché  » celui qui est mort pour nous ». Son corps repose en France, mais son cœur est resté dans sa patrie d’élection, en terre de Chine. C’est là qu’il a donné rendez-vous aux fils et aux filles de saint Vincent, dans l’attente qu’eux aussi, après une vie dépensée au service de l’Évangile et des pauvres, ils naissent au ciel.