Aller au cœur de la spiritualité vincentienne

20 Avr 2017 | Cahiers, Document | 0 comments

Aller au cœur, c’est toucher à l’essentiel. Le cœur assure la circulation du sang dans tout l’organisme, permettant aux cellules de recevoir oxygène et nutriments.

Situé entre nos poumons au milieu du thorax,  il est le moteur du système cardiovasculaire, dont le rôle est de pomper le sang qu’il fait circuler dans tous les tissus de notre organisme. Pour répondre aux besoins énergétiques du corps, le cœur doit battre plus de 100 000 fois par jour. Comme tous les autres tissus de l’organisme, le cœur a besoin d’oxygène et de nutriments pour fonctionner correctement. Le sang qui circule dans le cœur va trop vite pour y être absorbé, si bien que le cœur dispose de son propre système de vaisseaux, appelé artères coronaires, qui le vascularisent. Il comprend quatre cavités : les oreillettes (elles sont petites, car elles ne peuvent contenir que trois demi-cuillères à soupe de sang à la fois), les ventricules  (elles contiennent environ un quart de tasse de sang à la fois). Il est plutôt amusant de réaliser que ces petites cavités sont chargées de pomper presque 8 000 litres de sang par jour. Dans la partie supérieure de l’oreillette droite se trouve un petit morceau de tissu cardiaque spécial appelé nœud sino-auriculaire. Cette région commande tout le mécanisme de régulation des battements cardiaques. C’est le stimulateur cardiaque naturel, chargé de déclencher et établir les battements cardiaques. C’est le cœur du cœur. Cette région minuscule commande à votre cœur d’accélérer lorsque vous courez ou que vous faites de l’exercice, et de ralentir lorsque vous êtes assis ou que vous dormez.

Je vais arrêter là ces descriptions anatomiques forcément découvertes chez autrui, car je ne suis pas médecin et encore moins chirurgien. Mais c’est le sujet choisi qui me les a inspirées et une conversation récente qui m’a conduit à comprendre quelque chose d’essentiel dans ce sujet : la spiritualité de st Vincent est complexe et quand on veut aller au cœur du sujet, on doit s’attendre à trouver autant de subtilités que dans l’organisation du cœur physique. Il existe un enchevêtrement d’idées et de comportements, voire de réflexes spontanés qui s’emboitent les uns dans les autres et que je veux vous rappeler dans un premier temps et l’on discerne aussi un point central, disons le cœur du cœur. Bref, cette comparaison nous aide à comprendre le meilleur de la spiritualité vincentienne, le must de notre identité.

AUTOPORTRAIT IDEAL DU SPIRITUEL VINCENTIEN

 Oui, cette première partie veut essayer de décrire ce que  pensent  et vivent  une fille de la charité, un missionnaire, un laïc vincentien chevronné. Cet autoportrait est forcément idéalisé mais il me paraît répondre à la demande réitérée d’un ancien Président National de la Société st Vincent de Paul, Louise de Marillac, mon ami Gérard Gorcy, qui disait inlassablement à des confrères en mal de nivellement par le bas: « Il faut tirer vers le haut ! »

“Toute notre œuvre est dans l’action”

On ne l’imagine pas autrement : le disciple de St Vincent de Paul est un actif. Les agendas d’aujourd’hui le confirment jusqu’au trop-plein. A sa table de travail, sur le terrain, en visite chez son ami le malade ou l’éprouvé, de réunions en conseils et de commissions en improvisations, le vincentien s’active beaucoup et ne pense qu’à son engagement. Il entend comme un ordre perpétuel de Mission la consigne de M. Vincent : “Aimons Dieu, mes frères mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages”. Mais dans le même temps par transmission, formation, et mieux par intuition, il se veut à genoux à la chapelle ou « dans le secret », porte fermée et cœur ouvert au mystère. Il sait bien qu’il ne peut rien construire de solide sans honorer le secret de son maître : « Donnez-moi un homme d’oraison et il sera capable de tout ».Agir mais agir en Dieu et pour Lui. C’est une question récurrente posée au Corps auquel il appartient et à sa personne même. Agir, c’est prier mais prier c’est agir.

Se consumer pour l’empire de Jésus-Christ

 On dit qu’il est zélé. Le mot est vieillot mais qui ne voit sa brûlante actualité ? Le dictionnaire du CNRTL indique « l’ardeur, l’empressement, le dévouement mise au service d’une cause ou d’une personne ou à l’accomplissement d’une tâche et aussi « une foi active, la ferveur, la dévotion ». Le zèle vincentien tient de tout cela. Aventurier dans l’âme et homme de cœur, un vrai vincentien veut prendre des risques, oser, miser sur son intrépidité; il s’interdit les états d’âme, tout repliement frileux, ce que St Vincent appelle “l’insensibilité”. Un vrai missionnaire, un laïc vincentien “peut tout”; quand on est fille de la charité, cela s’appelle “le travail” ou “la ferveur”; quand on est lazariste, cela se nomme “zèle”. Et les propos du fondateur ne cessent de stimuler les uns et les autres : “Il faut que nous soyons tout à Dieu et au service du public; Il faut nous donner à Dieu pour cela, nous consumer pour cela, donner nos vies pour cela… Nous devons  les exposer pour porter l’Evangile jusqu’aux pays les plus éloignés …” Incroyable passeport concrétisé par les exemples de Gênes quand des confrères meurent de la peste, d’Irlande quand sévit la persécution et que le frère Lye est martyrisé devant sa mère, de Madagascar quand au moins quatorze confrères donnent leur vie pour la Mission, envoyés par st Vincent !

Etre donné à Dieu

Mais d’où provient cette énergie farouche, capable du martyre ? De l’appartenance fondamentale. Le vincentien est rivé à Dieu; ancré en lui. Le Seigneur est son roc. Inlassablement, il se redit sa vocation première : se donner à Dieu. Il sait l’amour du Père  et celui du Fils pour son Père. Il écoute les appels de l’Esprit. Il vit une relation privilégiée avec la Trinité. Elle est le principe et le modèle de toute sa dynamique spirituelle. Il revient à elle comme à sa source, comme  vient de le souligner notre Provincial, le père Christian Mauvais : « Quand on regarde son expérience, qu’on lit ses écrits, on est frappé de voir que, pour Vincent, tout prend sa source dans la Sainte Trinité. C’est son modèle ; le seul qu’il nous propose. Ce modèle, peut nous paraître inaccessible, hors de notre sphère ! C’est pourtant de ce côté qu’il faut chercher et regarder.[1] »

Comment? Son secret tient en un seul mot : oraison. Pour se lier d’amour au Dieu-Amour, Vincent ne connaît qu’un moyen: tenir un temps notable et quotidien dans la prière. A titre d’exemple, le lazariste a même reçu la consigne d’une heure de temps passée devant Dieu chaque matin[2]. Il a appris de M. Vincent et de ses successeurs que l’oraison est un principe vital : “l’âme”, “l’eau”, “la fontaine”, “l’air”, “la nourriture”, “la rosée”, “le pain”. Au temps de son Maître, on disait “ le réservoir”, “le centre de la dévotion”, “un rempart inexpugnable” ou plus simplement “le don de Dieu”. Et toute oraison débouche sur l’action par un engagement de principe. Sans cette détermination quotidienne, cet engagement précis pour la journée,  l’oraison est vaine. « Il faut descendre dans le particulier » dit le fondateur, être très concret, réaliste et précis. Pour agir, il invite à prier, méditer, contempler, se déterminer pour l’action, sans jamais se détacher de ce devoir. Quelquefois, voire souvent, par faiblesse, l’adepte de cette pratique fait l’amère expérience d’une infidélité qui l’atrophie ! Et cette omission le rééduque en permanence comme un appel au grand large.

Imiter le Christ

Cette  “grâce de l’oraison “ est le véhicule qui le conduit droit au Christ. Voilà son tout, “la Règle de la Mission”, “la vie de sa vie, l’unique prétention de son cœur”. La spiritualité  vincentienne est christologique et tout ce qui s’y vit prend exemple sur le Christ. Il est le modèle, le référent, le prototype qui permet un début de reproduction. Le travail spirituel est fondamentalement d’imitation. Tout vincentien sait, en familier de l’Evangile, qu’il n’est pas d’autre chemin, d’autre vérité, d’autre vie pour un missionnaire de toute catégorie, orienté vers la Parole ou la Charité, le Christ étant tout à la fois Evangélisateur et Serviteur. Il nous invite à un engagement globalisé qui va du lavement des pieds à la transmission orale du salut. Tout cela forme un tout et laïcs ou consacrés sont invités à être porteurs de ces deux attitudes qui se complètent et harmonisent l’engagement. Notre-Seigneur est le vrai modèle et ce grand tableau invisible sur lequel nous devons former toutes nos actions”.

Vouloir et pouvoir

Déjà au temps de St Vincent des murmures réprobateurs alimentaient les conversations des couloirs du premier st Lazare. Lui tempêtait contre les timorés et les oisifs : “Est-ce là être missionnaire, d’avoir toutes ses aises?”. Il ne voulait pas accueillir comme ouvriers, des paresseux, des carcasses de missionnaires, des ratatinés de la vie et des mitonnés, selon sa très plaisante expression. Mais connaissant la faiblesse humaine pour l’avoir expérimentée, il distille des conseils et signale, au rythme de ses interventions, des points d’insistance.

Vivre les vertus de l’état

D’abord, il faut vivre “les vertus de l’état”. « Charité, simplicité, humilité », si l’on est Fille de la Charité ou Equipière Saint Vincent. « Simplicité, humilité, douceur, mortification et zèle » si l’on se veut Lazariste. « La joie, la cordialité et la justice » étant les vertus préférées des Conférenciers d’Ozanam.

La simplicité est la vertu qui rapproche de Dieu. Simple, le vincentien se souvient qu’il est ainsi à l’image de Dieu car “Dieu est un être simple”. Vivre au jour le jour la simplicité c’est n’avoir en vue que Dieu seul. L’expérience l’enseigne : “Dieu ne se plaît et ne communique ses grâces qu’aux âmes simples”. Il faut “aller droit à Dieu” ou dans un langage propre au landais qu’est st Vincent, “bonnement et simplement”.

L’humilité est la meilleure approche de soi. On est humble pour apprendre à se bien connaître. Jésus lui-même a pris le chemin de l’humilité et il l’a privilégié. Il invite le vincentien à s’estimer en toute sincérité, digne de peu,  ne craignant pas  d’apparaître bourré de défauts et de n’être finalement qu’un instrument quelconque au service du Seigneur… L’humilité est son mot de passe. C’est aussi une vertu chère aux missionnaires amenés, dans leur apostolat, à rencontrer des gens simples, frustres et pauvres. L’humilité bien comprise aide à “s’ajuster à eux”.

A ce train-là, l’ascèse est vite au rendez-vous car il faut “se vider de soi-même pour se revêtir de Jésus-Christ”. Comment être crédible, parler de croix et de mortification, si l’on n’apprend  pas à vivre “ à la dure”, en combattant contre ses passions et ses défauts, sans trop se ménager ni s’écouter ? Si le vincentien veut vivre en équipe, en communauté, il doit se caparaçonner sinon il sera “en perpétuelle pointille”! Prendre sur soi et maitriser ses réactions relève d’un art psychologique sans cesse sur l’atelier.

Un tel engagement postule  aussi la douceur. Jésus l’a lui-même désigné comme l’une de ses vertus préférées : “Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur”. Elle donne la Terre ! Et dit Vincent : »elle ouvre le cœur des hommes”. Elle a une finalité apostolique et elle permet à chacun d’être reçu comme porte-parole crédible de la Bonne Nouvelle. St Vincent en a fait l’expérience : par la colère, on “cadenasse les cœurs”, par la douceur, “on les gagne” à Dieu. « Plus fait douceur que violence » proverbialise La Fontaine, un moment son contemporain.

Le zèle (voir plus haut) qui caractérise le vincentien est la flamme du feu qu’est la charité. Toutes les vertus de l’état resplendissent en elle. Elle unit les cœurs, les dynamise et permet de se retrouver en frères et en sœurs. La consigne  de M. Vincent est d’une actualité étonnante : “Qu’il ne se passe rien, qu’il ne se fasse rien, qu’il ne se dise rien que vous ne le sachiez l’une et l’autre. Il faut avoir cette mutualité”… charité entre soi, charité envers les petits : ce qui sort de notre cœur “est un petit feu qui entre dans celui d’autrui”. L’affirmation suivante vaut son pesant d’or et habille de joie le cœur du vincentien: “Dieu aime ceux qui aiment les pauvres”. Voilà pourquoi tout amour lui revient: faire les choses de sa vocation, c’est lui monter que Dieu l’aime à la folie. Et on pourrait ajouter la joie, la cordialité et la justice, vertus de la sensibilité et d’une humanité équilibrée, fruits appréciés de la charité, chez les conférenciers d’Ozanam et de ses compagnons. Et c’est bien à eux-mêmes de présenter leurs caractéristiques constitutives puisqu’ils jouissent d’une indépendance cléricale en étant mouvement de laïcs demandant l’accompagnement de conseillers spirituels. 

Vivre au bon plaisir de Dieu

Ce faisant, le vincentien est persuadé d’accomplir la volonté de Dieu, ce grand  mot d’ordre des consignes spirituelles ! St Vincent s’émerveillait du bonheur que ses missionnaires avait “de faire toujours et en toutes choses la volonté de Dieu en  faisant ce que le Fils de Dieu lui-même est venu faire sur la terre…” Tout ce qui concourt à ce travail de développement intégral accomplit cette volonté et ne permet pas de douter un seul instant, qu’il fait ce que Dieu veut!  C’est la clef de voûte de sa synthèse spirituelle. Il n’invite pas à une vie capricieuse, singularisée, individualiste comme le veut notre temps, mais à ce que Dieu souhaite à chacun, « une vie donnée à tous ».

Avec une telle perspective, le vincentien vit abandonné à la Providence. Disponibilité  et confiance sont ses atouts. Il “se livre” toujours à elle puisque  son modèle  en avait  fait sa pratique : “La vraie sagesse consiste à suivre  la Providence pas à pas”. Les chemins en sont parfois insolites mais pour qui les suit, sûreté et force sont toujours au rendez-vous.

Au jour le jour, il est attentif aux événements qui sont les signes par lesquels Dieu  lui manifeste ses désirs. Tout son art consiste à mettre sa vie et son action en harmonie avec ce “plaisir de Dieu”, bien plus grand que le bon plaisir royal très en vogue au temps de Monsieur Vincent, et de se montrer “inventif à l’infini” dans le choix des moyens  pour être le relais de Jésus, un bon “ouvrier évangélique”. A sa suite, le vincentien est  Missionnaire  et Serviteur de ses frères en humanité, les Pauvres que Dieu aime et veut dans son Royaume.

Annexe

Voici un texte que ne désavouerait pas st Vincent :

L’ACTION, UNE AUTRE PRIÈRE

C’est une joie de voir que tant de personnes trouvent aujourd’hui du goût dans la prière, et plus largement dans toutes sortes de manières de méditer. Les intentions, les méthodes, les intérêts sont certes très divers, mais les témoignages s’accordent sur les fruits recueillis. Repos intérieur, bien-être, enrichissement spirituel sont autant de sources de respiration au quotidien, qui confèrent lucidité et vérité dans une vie personnelle et relationnelle plus paisible et fraternelle.

Saint Ignace de Loyola, qui alla jusqu’à prier sept heures par jour au lendemain de sa conversion, découvrit plus tard, en organisant sa vie d’étudiant à Paris, que « l’homme ne sert pas Dieu seulement quand il prie ». Davantage, loin de ruiner l’œuvre de la prière, l’action suscite une prière nouvelle, propre aux conditions dans lesquelles elle se déroule. Voilà qui fait « trouver Dieu en toutes choses ». Et, pour Ignace, comme pour tous ceux qui vivent de la force de l’amour, Dieu ne nous rejoint pas dans une prière indéfiniment épurée. Sa tendresse accompagne et suit l’effort de charité active et de discernement d’une action menée au service de son Règne, dans un monde plus juste, plus humain, plus attirant.

Cependant, en retour, seul le goût de la prière peut nous tenir dans une attention évangélique aux besoins du monde et à la venue toujours imminente de Dieu. Opter pour un style de vie où la prière fonde l’action et en fait une respiration au service du Bien commun : voilà certainement une urgence de notre temps et de nos sociétés plurielles et fragiles.

A suivre… « Au centre du cœur, Jésus-Christ caché »

P. Jean-Pierre Renouard CM 🔸

Jean-Pierre Renouard

Jean-Pierre Renouard

26 novembre 1934. Ecole publique de Ribaute (Gard), Prime-Combe, Lycée d’Alès (Gard). Séminaire interne Dax- Etudes à Paris et à Rome. Vocation 21 octobre 1955. Vœux 14 avril 1963 et Ordination sacerdotale le 5 avril 1964. Habite au Berceau pour la quatrième fois (Marseille, CIF, Catus, Limoges)

Tout vincentien sait, en familier de l’Evangile, qu’il n’est pas d’autre chemin, d’autre vérité, d’autre vie pour un missionnaire de toute catégorie, orienté vers la Parole ou la Charité, le Christ étant tout à la fois Evangélisateur et Serviteur.

Editorial de Rémi de Maindreville s.j.  – Christus n° 254 – Avril 2017

https://www.revue-christus.com/article/l-action-une-autre-priere-4493

[1] Cf. SITE C’ MISSION : https://cmission.fr/index.php/2017/04/11/la-trinite-comme-enracinement-de-la-pratique-cooperative-ou-collaboratrice-de-saint-vincent/

[2] Règles communes de la Congrégation de la Mission X, 7. La vie moderne a oblitéré ce temps et l’aggiornamento de 1980-1981 a manqué de rigueur et de précision en bafouillant a réécriture.