La Trinité, comme enracinement de la pratique coopérative ou collaboratrice de St Vincent

St Vincent, homme de relations a un véritable réseau dans les différentes couches sociales et ecclésiales ; il a mis les gens en relation, quelque soit leurs conditions ; La mission, les missions qu’il a menées, il a pu les réaliser à partir de ses relations avec lesquelles il a collaboré, coopéré et qu’il a fait coopérer entre elles. Il a joué sur l’’entre-eux’, l’inter connexion ! Il avait un savoir-faire extraordinaire. Mais où a-t-il cherché cette force ; qu’est-ce qui a bien l’inspirer, le motiver dans cette voie de la collaboration, essentielle pour mettre en route ?

Quand on regarde son expérience, qu’on lit ses écrits, on est frappé de voir que, pour Vincent, tout prend sa source dans la Sainte Trinité. C’est son modèle ; le seul qu’il nous propose. Ce modèle, peut nous paraître inaccessible, hors de notre sphère ! C’est pourtant de ce côté qu’il faut chercher et regarder. A partir de son expérience, il est possible de souligner quelques points qui pourront être intéressants pour nous, éclairants pour notre propre expérience.

St Vincent est un priant. Son regard est sans cesse tourné vers Dieu (il commençait et terminait sa journée par ce temps de pleine gratuité) ; ce n’est peut-être pas l’image 1ère que nous avons de cet homme.

  • La prière (ce cœur à cœur ou face à face), oraison, est le lieu qui l’ouvre à la dimension spirituelle, la sienne et celle de toute personne ;
  • la prière lui permet de trouver sa juste place dans cet ‘allant et venant’ relationnel et de permettre à toute personne de se situer à sa vraie place dans le monde.
  • La prière est en quelque sorte son lieu de formation pour développer la collaboration : il contemplait celle qui existe en Dieu, ce Dieu qui n’est pas une idée, une abstraction mais une réalité relationnelle dont nous sommes à l’image.

Il y a chez lui une profondeur de contemplation : son regard va au cœur de Dieu ; il ne reste pas à la surface. Pour St Vincent, la Trinité est une famille où 3 personnes égales et distinctes sont en continuelle relation et œuvrent ensemble. Chacune procède l’une de l’autre. Il y a un allant et venant entre elles. Contempler la Trinité, c’est contempler non pas un monde statique mais une dynamique qui respecte chacun en nous ouvrant à l’autre différent et semblable. Ce qui lie ces personnes, c’est l’Amour « … qui est si grand que l’enten­dement humain ne le peut comprendre ; il faut que les lumiè­res d’en-haut nous élèvent pour nous faire voir la hauteur et la profondeur, la largeur et l’excellence de cet amour… Si nous avons de l’amour, nous le devons montrer en portant les peuples à aimer Dieu et le prochain, à aimer le prochain pour Dieu et Dieu pour le prochain… Il est donc vrai que je suis envoyé, non seulement pour aimer Dieu, mais pour le faire aimer. Il ne me suffit pas d’aimer Dieu, si mon prochain ne l’aime. » (Aux Missionnaires, sur la Charité, 30 mai 1659. (XII, 260, 261, 262)

C’est un amour qui n’enferme pas en soi-même, mais qui envoie à tous les frères, qui nous tourne vers l’autre pour le recevoir et se donner à lui : dynamisme missionnaire de l’amour de Dieu. Voilà le modèle de toute collaboration !

Aux Filles de la Charité surtout, il en montre surtout les traces et les applications dans la vie humaine, dans la vie communautaire, soulignant quelle est notre place au cœur de nos relations : « Dieu est le Dieu unique en trois personnes, qui nous a donné son Fils : la Trinité. Par là-même se voit notre place, c’est Jésus qui nous la montre : c’est la sienne ; nous sommes son Corps mystique, nous avons à continuer son rôle. Nous devons exercer les deux grandes vertus de Jésus-Christ, c’est à savoir la religion vers son père et la charité vers les hommes’ : (VI, 393) ; la religion s’entend au mot de lien, Jésus est relié, en lien constant avec son Père et de ce lien jaillit l’Amour, le lien envers les hommes.

Monsieur Vincent a longuement médité la vie de la Sainte Trinité en elle-même, et le fait que l’homme a été créé à l’image de Dieu. Cela se sent dans la manière dont il sait expliquer comment c’est en vivant uni entre nous que nous pouvons devenir l’image de la Sainte Trinité c’est à dire de vrais collaborateurs, coopérants.

Il nous propose quatre voies :

  1. S’harmoniser les uns aux autres pour avoir un même esprit, avoir l’image de la Trinité en nous : « Qu’est-ce qui fait l’unité et le comité en Dieu, si ce n’est l’égalité et la distinction des trois person­nes ? Et qu’est-ce qui fait leur amour, si ce n’est leur ressemblance?… Ils n’ont qu’une même puis­sance et une même opération. Voilà l’origine de la perfection et notre modèle. Rendons-nous uniformes ; nous serons plusieurs comme si nous n’étions qu’un, et nous aurons la sainte union dans la pluralité. … Voyons en quoi nous différons les uns des autres pour tâcher de nous ressembler tous et de nous égaler ; car la ressemblance et l’égalité engendrent l’amour, et l’amour tend à l’unité. Tâchons donc d’avoir tous les mêmes affections et un même agrément pour les choses qui se font, ou se laissent faire parmi nous » (XII, 256-257).
  1. Se respecter entre nous pour que personne ne puisse reconnaître la fonction de l’un par rapport à l’autre ; ceci enlève toute comparaison, pas un qui est plus grand que l’autre, meilleur que l’autre, pas de supériorité, de domination… Etre UN dans la pluralité (même cœur, même esprit). « Il y a longtemps que je souhaite, et je voudrais bien que nos sœurs en fussent venues à ce point de respect entre elles, que le monde de dehors ne prit jamais connaître laquelle sœur est la sœur servante; car, voyez-vous, mes filles, comme Dieu n’est qu’un en soi, et qu’en Dieu il y a trois personnes, sans que le Père soit plus grand que le Fils, ni le Fils que le Saint-Esprit, il faut de même que les Filles de la Cha­rité, qui doivent être l’image de la très Sainte Trinité, encore qu’elles soient plusieurs, ne soient toutefois qu’un cœur et qu’un esprit… Il faut qu’entre les Filles de la Charité, celle qui sera des pauvres ait relation à celle qui sera des enfants, et celle des enfants à celle des pauvres… Et qu’y a-t-il en Dieu ? Il y a, mes filles, égalité de personnes et unité d’essence. Et que vous enseigne cela, sinon que vous devez tou­tes, tant que vous êtes, n’être qu’unes et égales …. » (XIII, 633-634). 
  1. Avoir la communication mutuelle ; se donner du temps pour échanger sur les activités propres à chacun car rester sur son quant-à-soi « cadenasse les cœurs ». « Il faut avoir cette mutua­lité » ; cette réciprocité dans les relations. Nous avons dans cette page un magnifique développement sur l’application aux relations humaines de la doctrine chrétienne de la « circulation » entre les Personnes divines (la « circumincession ») comme modèle des communautés humaines et chrétiennes. Dans ses entretiens avec les Filles, les Frères, Vincent leur donne toujours la parole. Il s’appuie sur leur expérience, leur appréhension de la réalité, pour développer son enseignement.

« Mon Père, il y a à cette heure quelque chose à dire sur la manière d’agir de nos sœurs entre elles. Votre charité ne trouverait-elle pas à propos que tous les jours elles prissent quelque temps ensemble, d’une demi-heure ou environ, pour se rapporter les choses qu’elles auront fai­tes, les difficultés qu’elles auront rencontrées, et aviser ensemble de ce qu’elles auront à faire ? »

« O mon Dieu ! Oui dit notre honoré Père, il faut cela ; grande com­munication l’une à l’autre, s’entre-dire tout. Il n’y a rien de plus néces­saire. Cela lie les cœurs, et Dieu bénit le conseil que l’on prend, de sorte que les affaires en vont mieux. Tous les jours, à la récréation, vous pouvez dire : « Ma sœur, qu’avez-vous rencontré ? Aujourd’hui, telle chose m’est arrivée, que vous en semble ? » Cela fait une si douce conversation que vous ne le sauriez croire.

Au contraire, quand on fait son fait à part, sans en rien dire, cela est insupportable. Et pour moi, j’éprouve que là où nous avons de pauvres gueux de la Mission, s’il y a un supérieur qui soit libre, qui se communique, tout va bien ; au contraire, s’il y a quelqu’un qui se tienne sur son quant à moi et en son particulier, cela cadenasse les cœurs et personne ne l’oserait aborder. De sorte, ma fille, qu’il faut cela, qu’il ne se passe rien, qu’il ne se fasse rien, et qu’il ne se dise rien que vous ne le sachiez l’une et l’autre. Il faut avoir cette mutualité » (XIII, 641-642).

4. Avoir la Prévenance réciproque, par l’union des volontés. Il nous montre le modèle sous l’aspect par­ticulier de la conformité des volontés : l’union se fait par l’obéissance du Fils à son Père et par l’amour mutuel du Père et du Fils, qui produit le Saint Esprit.

Une remarque: en Dieu, l’unité est facile parce que ces Personnes sont égales. Mais l’union n’est pas facile entre des personnes qui ne sont pas éga­les, spécialement lorsqu’il y a inégalité de rôles, lorsqu’il y a un supérieur.

Cette unité ne peut se faire que par un double mouvement d’élévation et d’abaissement. « Ainsi votre compagnie représente l’unité de la très Sainte Trinité. Qu’est-ce qui garde et fait l’union entre le Père et le Fils ? C’est, mes chères sœurs, que ce que le Père veut, le Fils le veut ; et ils sont telle­ment conformes que jamais le Fils ne veut ce que le Père ne veut pas, ce qui unit parfaitement ces deux personnes divines, qui produisent la troisième, qui est le Saint Esprit. …Qui fait donc cette union ? La sainte condescendance du Fils aux volontés de son Père, c’est ce qui fait cette union ; et l’amour récipro­que qui est entre le Père et le Fils produit le Saint Esprit, qui est égal au Père et au Fils.

Et parce que les trois personnes de la Sainte Trinité sont égales en toutes choses, il est facile de faire l’union… Mais, afin qu’il y ait union entre des personnes inégales, il faut que l’une s’abaisse et que l’autre se hausse, c’est-à-dire qu’il faut que l’une ait la puissance et qu’elle soit établie avec autorité, et que l’autre se soumette. C’est ce qui fait les supérieurs et les inférieurs. Or, comme il faut qu’ils s’unissent ensemble, il est de nécessité que l’une s’abaisse et que l’autre s’élève… Or Dieu, qui veut unir ces deux extrémités, a ordonné que les supé­rieurs descendent autant qu’ils peuvent jusqu’à leurs inférieurs. Voilà pourquoi quiconque est souple et soumis à ses supérieurs contribue à entretenir cette union » (X, 383, 384).

C’est en chaque baptisé que vit la Trinité

Le Père engendre son Fils et tous deux « respirent » le Saint Esprit. Et c’est en nous, en chacun de nous, que se vit ce « travail » incessant du Dieu Vivant. « L’âme donc de celui qui aime Notre-Seigneur est la demeure du Père et du Fils et du Saint Esprit, et où le Père engendre perpétuelle­ment son Fils, et où le Saint Esprit est incessamment produit par le Père et le Fils » (XI, 44).

Nous avons ici l’article fondamental de la vie chrétienne et de la vie mystique. Qu’est-ce-que la vie spirituelle ? C’est laisser Dieu Trinité vivre en nous, laisser se développer cette habitation de la Trinité reçue au baptême, qui a fait de nous son temple, (1 Corinthiens 3, 16-17 et 6, 19 et 2 Cor. 6, 16).

C’est nous laisser imprégner du Père, du Fils incarné et de l’Esprit Saint, dans toutes nos pensées, tous nos jugements, tous nos désirs, tous nos comportements…

Monsieur Vincent l’évoque souvent, mais claire­ment le 13 décembre 1658, à ses missionnaires :

« Oui, le Saint Esprit, quant à sa personne, se répand dans les jus­tes et habite personnellement en eux. Quand on dit que le Saint Esprit opère en quelqu’un, cela s’entend que cet Esprit, résidant en cette per­sonne, lui donne les mêmes inclinations et dispositions que Jésus-Christ avait sur la terre, et elles le font agir de même, je ne dis pas d’une égale perfection, mais selon la mesure des dons de ce divin esprit » (XII, 108).

« Où est la charité, là Dieu habite. Le cloître de Dieu, dit un grand personnage, c’est la charité, c’est là que Dieu se plaît, là qu’il loge, là que se trouve son palais de délices, là le séjour où il prend son plai­sir. Soyez charitables, soyez bénignes, ayez l’esprit de support, et Dieu habitera avec vous, vous serez ses cloîtres, vous l’aurez chez vous, vous l’aurez dans vos cœurs » (IX, 292).

Monsieur Vincent a contemplé l’envoi du Fils, la mission du Fils, et il en déduit que « notre vocation est donc une continuation de la sienne, » ce qu’il souligne à un confrère : « Ce n’est pas ici l’œuvre d’un homme, c’est l’œuvre d’un Dieu. C’est la continuation des emplois de Jésus-Christ, … Il faut que Jésus Christ s’en mêle avec nous, ou nous avec lui… que nous parlions comme lui et en son esprit, ainsi que lui-même était en son Père, … Il faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revê­tir de Jésus Christ » (XI, 343).

De même l’apôtre, l’homme envoyé par Jésus et par l’Eglise, n’a pas à quitter Dieu pour aller au monde : il doit rester profondément présent à Dieu, uni à Dieu, combinant la vie contemplative et la vie active, l’amour « affectif » et l’amour « effectif ». De plus, il n’a pas for­cément à inventer des méthodes purement techniques : il a essentielle­ment à laisser le Christ et le Saint Esprit instituer en lui un nouveau mode de présence au monde : un mode « personnel », qui laisse trans­paraître la présence d’une autre personne, des Personnes Divines.

Mais l’union profonde à Dieu n’est pas seulement une affaire de sentiment, elle n’est vraie que si elle passe aux actes : « faire la volonté de Dieu ». Ainsi Jésus entièrement uni à la volonté de son Père est notre modèle, comme il l’explique par exemple à ses confrères le 7 mars 1659 :

« O Sauveur !… Vous êtes le roi de la gloire, et cependant vous ne venez au monde que pour faire la volonté de celui qui vous a envoyé. … Ma nourriture, disait-il, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé : ce qui me nourrit, me délecte, me fortifie, c’est de faire la volonté de mon Père » (XII, 154, 155).

« Ç’a été votre plaisir, Sauveur du monde, votre ambroisie et votre nectar, de faire la volonté de votre Père. Nous sommes vos enfants, qui nous jetons entre vos bras pour imiter vos pratiques ; faites-nous cette grâce…

Car nous ne vivons plus de la vie humaine, nous vivons d’une vie divine, et nous y vivons, mes frères, si nos cœurs sont pleins et nos actions accompagnées de cette intention de faire la volonté de Dieu. » (XII, 164-165)

Le 17 octobre 1655, il insistait déjà sur cette union de volonté :

« La pratique de la présence de Dieu est fort bonne, mais je trouve que se mettre dans la pratique de faire la volonté de Dieu en toutes ses actions l’est encore plus ; car celle-ci embrasse l’autre » (XI, 319).

L’animation de l’Eglise se fait aussi par l’union des cœurs dans les communautés : « Vivez ensemble comme n’ayant qu’un cœur et qu’une âme, afin que par cette union d’esprit vous soyez une véritable image de l’unité de Dieu,… Je prie à cet effet le Saint-Esprit, qui est l’union du Père et du Fils, qu’il soit pareillement le vôtre, qu’il vous donne une pro­fonde paix dans les contradictions et les difficultés, qui ne peuvent être que fréquentes autour des pauvres » (IV, 235-236). (Lettre à sœur Anne Hardemont, le 30 juillet 1656)

Nécessité d’inscrire dans toute vie, la dimension spirituelle (beau, bon, vrai) qui élève la personne, donne du sens, met en lien avec le Créateur.

  • Dieu a quelque chose à nous dire dans notre ‘être ensemble’, dans ces liens multiples qui nous relient les uns aux autres, dans notre façon de travailler ensemble, de construire un projet commun.
  • Cette relation avec Dieu nous apprend à trouver notre juste place les uns avec les autres, à nous ajuster sans que l’un écrase, élimine l’autre ou le mette sur un piédestal mais à trouver le juste milieu où chacun peut donner ce qu’il est sans gêner l’autre. Eliminer l’envie, la jalousie, l’orgueil, la prise de pouvoir.
  • Nous sommes envoyés, avec une mission : rassembler en un corps ce qui est différent et ressemblant. Appelés à devenir ‘image de Dieu’ en cherchant l’harmonie d’un corps pluriel ; en respectant la valeur de chacun, l’unique de chacun ; en ayant une mutualité dans la communication ; en étant à l’écoute de l’autre, par un compromis, pour décider une orientation. Avoir ce mouvement d’élévation et d’abaissement. Place du visage à donner, à contempler : il est mon reflet, celui de Dieu.

 

Christian Mauvais, CM 🔸

P. Christian Mauvais, cm

P. Christian Mauvais, cm

Visiteur Province de France.

Il y a chez lui une profondeur de contemplation : son regard va au cœur de Dieu ; il ne reste pas à la surface