Une rénovation des vœux pour contester le monde

 

Les auteurs spirituels parlent volontiers de la « sequela Christi », la marche à la suite du Christ. Il s’agit de mettre ses pas dans ceux du Christ.

Le Pape François nous rappelle que les baptisés ont à vivre comme disciples, et les confirmés comme disciples-missionnaires. Celles et ceux qui émettent les trois vœux inaugurent d’abord un certain prophétisme de cette situation. « A cause de moi et de l’Évangile » dira Jésus (Mc 8, 35). Il est préféré à tous (c’est le prophétisme de l’amour), à tout (c’est le prophétisme du juste usage des biens) et même à toute prétention personnelle (c’est le prophétisme de la dépendance). Librement, nous choisissons de vivre dans un état où la rigueur et la visibilité deviennent le lot préféré de notre existence. La rénovation n’est pas autre chose qu’une réaffirmation de cet engagement. Rien pour nous, tout pour Dieu et les autres, spécialement les plus pauvres.

De tout temps, les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, ont eu pour but de contester le monde. Saint Vincent présentait les vœux en général en affirmant : « Evangéliser les pauvres comme Notre-Seigneur et en la façon que Notre-Seigneur le faisait, nous servant des mêmes armes, combattant les passions et désirs d’avoir des biens, plaisirs, honneurs » (XII, 367). Qui ne voit l’actualité de tels propos ? Satisfaire ses plaisirs, posséder, être puissant et honoré sont toujours le grand attrait de l’homme.

L’homme immergé dans le monde a soif de possessions, de biens ; l’argent est roi qui permet de vivre à sa guise et sans souci pour le lendemain. Il est le moteur du monde… Nous sommes dans une société de consommation poussée à l’extrême et la mondialisation dans ses mêmes excès, n’arrange pas les choses. Nous produisons pour avoir plus et nous finissons par perdre le sens du réel, tant nous sommes dans le virtuel et l’apparence. Le paraître est une tentation permanente. L’image véhiculée par les médias, par exemple une présidentielle qui se fait ‘à l’image’ plus qu’aux idées, le look, l’air qu’on se donne semblent enténébrer l’essentiel de l’homme moderne. On est prompt à croire que l’on est ce que l’on paraît ! Le pouvoir est l’idéal souhaité par celui qui cherche à se hisser au-dessus des autres, en écrasant le petit et le faible. L’auto-référentiel envahit tout. St Jean a parlé de la triple concupiscence : « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la richesse » (1 Jn 2,16).

  1. Le monde enfermé dans la publicité, le confort et la satisfaction de ses instincts nous habitue insidieusement à nous prendre comme point de référence absolue ; tout est bon pour moi d’abord. La tentation existe de nous approprier aussi les autres ou un seul autre, au point de délaisser tous les autres.

La vie de chasteté dit à ce monde que l’on peut rester soi-même, tout en ayant une vie normale de relations nettes et profondes. Est chaste celui qui vit dans la vérité de son être, la maîtrise de ses instincts, la relation équilibrée à autrui.

  1. Sollicité par une société de consommation, par le « tout, tout de suite », les peuples d’Occident sont victimes de leurs richesses et deviennent peu enclin à partager. On le voit bien dans un dialogue Nord-Sud-Est difficultueux, tandis que la mondialisation vient bousculer les habitudes au risque des populismes et des replis identitaires.

Le vœu de pauvreté vient rappeler l’irremplaçable rôle du partage… jusqu’à partager ce que l’on est, plus que ce que l’on a, jusqu’à donner ce que l’on croit ne pas avoir, jusqu’au don de soi, de son temps, de ses capacités humaines. La pauvreté enrichit parce qu’elle est la pauvreté même du Christ.

  1. Enfin le monde dans lequel nous vivons semble depuis toujours être la proie du pouvoir et des pouvoirs. L’homme rêve de décider de tout à partir de lui-même sans en référer à d’autres. Nous sommes submergés aujourd’hui par l’individualisme.

Par le vœu d’obéissance quelquefois cinglant et crucifiant, nous voulons  témoigner que tout pouvoir vient de Dieu et n’existe que pour le bien des autres dans le service. L’obéissance est libératrice parce que forte de la volonté du Père accomplie parfaitement par Jésus.

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Notre temps marqué par ce paraître, ce pouvoir, ces désirs tout charnels a besoin d’un témoignage fort et lisible. Il ne croit pas à notre sincérité et cherche les failles de notre comportement. On le voit dans les affaires qui affectent gravement l’Eglise et plus encore les victimes qui en sont marquées à vie et qui crient réparation. Il est important d’être vrai, cet adjectif cher à st Vincent qui l’emploie 53 fois dans sa très belle et inégalable causerie sur « l’imitation des filles des champs » (XI, 79 sq.).

Aussi est-il important de durer dans la manière de vivre que nous avons choisie. Il est bon de montrer que l’on dure pour soi et pour les autres. Cela ne peut se faire sans un lien intense et sans cesse renforcé entre Dieu et nous. La rénovation va bien au-delà d’un acte juridique. Elle appelle un sursaut et un rebond spirituel. La vie intérieure est ce ciment de qualité qui arrime notre vie, notre activité à Dieu. Et le lien de la prière est plus facile s’il a le soutien de la vie fraternelle comme celle-ci nourrit aussi notre vie apostolique et s’en nourrit.

Il est non moins clair que nos vœux ont une incidence sur nous-mêmes. Ils nous aident, jour après jour, à être d’authentiques servantes et serviteurs du dessein du Père « à la suite du Christ ».

Je vous laisse conclure vous-mêmes, en citant le Pape François :

« Ne cédez pas à la tentation du nombre et de l’efficacité, moins encore à celle de se fier à ses propres forces. Scrutez les horizons de votre vie et du moment actuel en veille vigilante. Avec Benoît XVI je vous répète : « Ne vous unissez pas aux prophètes de malheur qui proclament la fin ou le non-sens de la vie consacrée dans l’Église de nos jours ; mais revêtez-vous plutôt de Jésus Christ et revêtez les armes de lumière, comme exhorte saint Paul (cf. Rm 13, 11-14), en demeurant éveillés et vigilants ». Continuons et reprenons toujours notre chemin avec la confiance dans le Seigneur ». (21/11/14)

Saint Vincent ne dit pas autre chose quand il martèle :

 « Il faut vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ » (XI, 343)

Jean-Pierre Renouard CM 🔸

Jean-Pierre Renouard

Jean-Pierre Renouard

26 novembre 1934. Ecole publique de Ribaute (Gard), Prime-Combe, Lycée d’Alès (Gard). Séminaire interne Dax- Etudes à Paris et à Rome. Vocation 21 octobre 1955. Vœux 14 avril 1963 et Ordination sacerdotale le 5 avril 1964. Habite au Berceau pour la quatrième fois (Marseille, CIF, Catus, Limoges)

Librement, nous choisissons de vivre dans un état où la rigueur et la visibilité deviennent le lot préféré de notre existence. La rénovation n’est pas autre chose qu’une réaffirmation de cet engagement. Rien pour nous, tout pour Dieu et les autres, spécialement les plus pauvres.